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LA BHAGAVAD GITA — Ses applications mystiques et pratiques

 par Swami Nishchalananda Saraswati

La Bhagavad Gita (« Le chant du Divin ») est un magnifique texte classique sanskrit qui développe les enseignements pratiques et mystiques du Yoga, une écriture sainte sur Bhrama Vidya (« Science de la Conscience »). Le texte montre comment nous pouvons vivre le yoga à chaque instant de la vie quotidienne.

Le sage Vyasa l’aurait écrit : la Bhagavad Gita est composée de 18 chapitres comprenant 700 versets en tout ; elle fait partie du grand poème épique, le Mahabharata (« La Grande Inde »), dont les 100 000 versets constituent le livre d’Ecriture sainte le plus volumineux du monde. La Bhagavad Gita est communément et affectueusement appelée « La Gita » (« Le Chant »).

La Gita retranscrit les enseignements de Krishna à Arjuna et donne une explication claire de la plupart des principales voies du Yoga, notamment Karma, Gyana, Bhakti, Mantra, Dhyana et Buddhi Yoga.

L’objectif de la Gita est de nous guider et nous aider à équilibrer et harmoniser chaque domaine de notre vie, nous permettant ainsi de vivre pleinement, dans la sagesse et la joie.

Cet article ne prétend pas traiter la Gita de manière exhaustive, mais simplement donner quelques pistes pour que vous puissiez l’approfondir par vous-même. Le paragraphe qui suit explique brièvement la trame de fond de la Gita – un mélange d’histoire et de mythe.

Nous avons indiqué, en sanskrit, les noms de certains des principaux personnages, ainsi que leur rôle, pour vous donner une idée de leur signification symbolique.

L’ENVIRONNEMENT HISTORIQUE ET MYTHIQUE

Bien avant le début de l’ère chrétienne, un puissant royaume prospérait dans le nord de l’Inde. Dhritarashtra était le fils aîné de la famille royale. Normalement, il aurait dû devenir roi, mais né aveugle – la loi interdisant à un aveugle de régner –, son frère cadet, Pandu, était monté sur le trône à sa place.

Le roi Pandu avait deux épouses – Kunti et Madri. Selon le mythe, un Rishi (sage) l’avait maudit, aussi ne pouvait-il avoir de descendance. Cependant, sa première épouse avait reçu d’un autre Rishi, le privilège de concevoir un enfant de n’importe quel dieu. Elle avait trois enfants nés des dieux : l’aîné Yudhishthira (« Ferme dans la Guerre »), dont le père était Dharma – dieu de la pensée et de l’action justes –, était de nature parfaite ; le deuxième, Bhima (« Le Terrible ») dont le père était Vayu – dieu du vent –, était téméraire et doté d’une force immense ; et le troisième, Arjuna (« Clair, Lumineux ») dont le père était Indra – dieu de l’esprit –, était renommé pour ses qualités chevaleresques. Arjuna est le héros principal de la Gita. En tant que fils du dieu de l’esprit, il est, comme tous les humains, assailli par le doute.

Kunti, pour éviter la jalousie de la seconde épouse, transmit à celle-ci son privilège, et Madri donna naissance à Nakula et Sahadeva, jumeaux nés des Ashwins. On les appelait les cinq frères Pandavas, bien que le roi Pandu ne fût pas vraiment leur père.

Pour corser l’intrigue, Dhritarashtra l’aveugle avait 100 fils de son épouse Gandhari : les frères Kauravas (« les Fils de la Tribu de Kuru »). Contrastant sur tous les plans avec les cinq nobles Pandavas, les Kauravas, menés par l’aîné Duryodhana (« Ignoble sur le champ de bataille »), étaient malveillants et cruels, comploteurs et toujours prêts à s’abaisser à des procédés tortueux.

Au cours de son règne, Pandu tua accidentellement un prêtre. Il se retira dans la forêt pour expier sa faute, laissant à l’homme d’État le plus ancien, Bhishma, (« Le Redoutable ») – oncle de Pandu et de Dhritarashtra –, le soin d’assumer la régence du royaume. Les deux lignées de frères l’appelaient affectueusement le Grand Père et il surveillait l’éducation de tous les enfants, aussi bien celle des Pandavas que des Kauravas. Tous grandissaient ensemble, avaient les mêmes professeurs et étaient traités de manière égale.

Yudhishthira, l’aîné des Pandavas, était considéré comme l’héritier légitime du trône. De ce fait, dès l’enfance, Duryodhana voyait Yudhishthira comme un obstacle à son accession… au trône. Avec ruse, il complota la chute de Yudhishthira et des autres frères Pandava en misant sur l’unique faiblesse de Yudhishthira – le jeu. Il l’incita à jouer aux dés, ce qui entraîna la perte de son royaume. Ils furent bannis et partirent dans la forêt pour une période de 12 ans et une année. Il fut convenu que Duryodhana prendrait soin du royaume pendant leur absence.

Durant leur séjour dans la forêt, les Pandavas eurent l’opportunité de pratiquer le yoga et de faire la connaissance de nombreux sages. Après 13 années, les frères vinrent réclamer leur royaume, mais Duryodhana refusa de le leur rendre. La guerre était inévitable. Les deux camps recherchèrent l’aide de Krishna. Comme Krishna ne souhaitait pas prendre parti, il accepta que chaque camp choisît : lui-même ou son armée. Duryodhana choisit l’armée de Krishna pour aider la cause des Kauravas tandis que Yudhishthira et les Pandavas prirent Krishna sans armes.

Krishna devint le conducteur du char d’Arjuna et, avant la bataille, ils conduisirent le char sur la ligne de partage des deux armées. Là, Krishna expliqua à Arjuna les enseignements du Yoga ; leur dialogue est la Gita. Bien que n’étant pas physiquement sur le champ de bataille, mais dans la ville proche d’Hastinapura, la discussion entre Krishna et Arjuna est rapportée à l’aveugle Dritarashtra par son conseiller, Sanjaya, qui avait le don de clairvoyance et clair-audience.

La bataille dura 18 jours, chacun des 18 chapitres correspondant à une journée sur le champ de bataille. Voici qui plante, très sommairement, le décor de la bataille de Kurukshetra.

SYMBOLISME

Kurukshetra (« le champ des Kurus ») est le nom du champ de bataille. Il se réfère à la tribu des Kurus dont les Kauravas étaient les descendants. Le lieu existe toujours, juste au nord de Delhi, sur la ligne de chemin de fer. La bataille semble avoir réellement eu lieu, à l’aube de l’histoire officielle de l’Inde. Il s’agit de l’équivalent indien d’Armageddon.

Krishna conduit le char dans lequel a pris place Arjuna. Le char symbolise le corps physique et le mental individuel. Les cinq chevaux représentent les cinq sens. Les deux rênes symbolisent Viveka (la capacité de discrimination) qui nous permet de trouver l’équilibre, ou la voie du milieu, lors de conflits entre des désirs discordants.

Les Kauravas et les Pandavas sont cousins. Leur ancêtre commun symbolise le fait que le bien et le mal, l’ignorance et la sagesse, sont issus de la même Source. Il y a cent Kauravas (nos tendances négatives) mais seulement 5 Pandavas (nos tendances positives). Une guerre constante se livre à l’intérieur de chacun de nous.

Dhritarashtra (« Celui dont l’Empire est Ferme ») le roi aveugle, représente l’ego sans discernement, à la merci des forces de l’ignorance (les fils Kauravas). Comme Arjuna, Il représente également chacun de nous. Son conseiller, Sanjaya (« Celui qui donne la Victoire ») représente l’Attention ou la Conscience (voir plus loin) qui est le lien entre l’ego et notre Être essentiel (connu dans le yoga sous le nom d’Atma). En écoutant Sanjaya (c’est-à-dire, en éveillant la conscience) nous obtenons la « victoire » et prenons contact avec notre Être essentiel.

Arjuna symbolise le pratiquant de yoga ou le chercheur spirituel. Il est l’âme qui se débat, qui n’a pas encore reçu la Vérité salvatrice. Il est également connu sous le nom de Partha (fils de « Pritha » ou « fils de la terre ») ; comme nous, son corps physique a été façonné dans le limon de la terre. Il représente chacun d’entre nous. Il ne veut pas se battre car il sera obligé de tuer les membres de sa famille et ses amis qui se trouvent dans l’autre camp. Il est angoissé – « se battre ou ne pas se battre » (ce qui nous rappelle le même dilemme, puissamment exprimé par Shakespeare à travers le personnage de Hamlet : « être ou ne pas être ». Il est troublé et ne sait pas quelle est l’action juste à entreprendre. Il est envahi par le doute, le refus, la haine de la vie, l’angoisse et le désespoir. Il en appelle à son Guru, Krishna, qui le guide. Si nous cherchons sincèrement, alors, comme Arjuna, nous trouverons également la direction (symbolisé par Krishna).

Dans la vie, chacun d’entre nous se trouve confronté à des choix difficiles, bien que ceux-ci soient moins graves que ceux auxquels était confronté Arjuna sur le champ de bataille. Ces conflits créent souvent une confusion totale dans notre esprit et dans notre vie. Comment devons-nous agir ? Est-ce que cela en vaut la peine, la vie vaut-elle la peine d’être vécue ?

L’enseignement du yoga exposé dans la Gita, nous montre le chemin pour sortir de la confusion, en nous donnant la lucidité et la confiance qui nous permettent d’agir de manière juste. Nous devons prendre des décisions, elles sont parfois difficiles, et, dans la vie, nous devons agir. Krishna nous enseigne, ainsi qu’à Arjuna, comment agir. La Gita nous montre que les contradictions et les dilemmes de la vie ne peuvent être résolus qu’à travers une plus grande Prise de conscience – c’est-à-dire lorsque Buddhi est éveillée (voir plus loin). Alors seulement nous pouvons vivre en harmonie, même au milieu de tous les conflits de la vie.

Le chemin du yoga ou chemin spirituel commence souvent quand nous traversons un moment d’angoisse ou même de désespoir. Ce n’est qu’à ce moment-là que nous commençons à nous poser des questions importantes sur notre vie, sur la direction qu’elle prend et notre place dans la trame de l’existence. C’est pourquoi le premier chapitre de la Gita est intitulé « Le Yoga du désespoir ou du découragement d’Arjuna ». Le chapitre 1, bien que souvent parcouru rapidement, est pourtant très important.

Dans la vie quotidienne, nous devons constamment décider de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas ; de ce qui est approprié et de ce qui ne l’est pas. La Gita nous apprend à faire des choix. La bataille entre les Kauravas et les Pandavas n’est pas un plaidoyer pour la guerre, mais symbolise la voie de l’ignorance s’opposant au chemin de la sagesse – la bataille que chacun d’entre nous doit livrer, à la fois intérieurement et extérieurement, entre une pensée positive et une pensée négative. Entre des actions négatives et des actions positives. Pour ceux qui sont sur le chemin spirituel, la bataille indique le processus de Yoga par lequel nous pouvons transformer nos penchants pour l’ignorance en penchant pour la réalisation de l’Esprit. Il nous appartient de choisir notre chemin.

Après de nombreuses tribulations, les Pandavas gagnent la bataille : la sagesse et la compassion triomphent de l’ignorance et de l’égocentrisme. Au commencement, il peut sembler que les actions égoïstes dominent, mais à la tombée du jour, l’altruisme gagne. L’égoïsme nous mène à l’ignorance et le malheur alors que l’altruisme nous conduit à la Vision Transcendante, la Sagesse et la Joie.

Krishna symbolise l’intelligence Suprême (Paramatma) qui, comme le Guru, l’enseignant spirituel, se manifeste auprès d’Arjuna, le chercheur de Vérité. Il a de nombreux noms ; en voici quelques-uns : Yogeshwara (« Le Seigneur du Yoga »), Madhava (« Le Doux – celui qui éveille la Béatitude »), Govinda (lit. Le Bouvier mais plus exactement « celui qui donne la libération ») et Parthasaraty (« Le conducteur du char de Partha », ou Arjuna). Selon notre personnalité, ou notre destinée, le Guru se manifestera soit physiquement, en un être humain, soit sous la forme d’un Guru intérieur (la voix intérieure). C’est selon… le Guru, ou Maître, nous guide lentement vers le niveau qu’il (ou elle) a atteint. Le Maître donne des instructions qui, avec le temps et de la pratique, nous permettent de trouver un sens à la vie et être ainsi plus lucide, tant dans nos pensées que dans nos actions.

L’histoire de la vie de Krishna est relatée dans le texte classique « Srimad Bhagavatam ». Son authenticité historique est moins importante que ce qu’il représente et ce qu’il enseigne. Krishna dit lui-même que ce qu’il enseigne n’est pas nouveau, mais qu’il se contente de répéter une sagesse millénaire. Il symbolise la Nature fondamentale en chacun de nous et signifie que chacun peut devenir un instrument de l’Intelligence supérieure. Durant toute sa vie, Krishna a été le modèle de l’action en pleine conscience - la Conscience pure qui s’exprime dans l’instant présent.

Comme le Christ pour les Chrétiens, la naissance de Krishna indique qu’il existe une possibilité de rédemption. Il est né de Devaki (une abréviation de « daivi prakriti » qui signifie « nature intelligente ») ; c’est-à-dire qu’il est né des entrailles de l’Intelligence sous-jacente. Nous pouvons naître deux fois ! Notre première naissance a lieu dans le ventre de notre mère, notre seconde naissance peut avoir lieu, si nous affinons notre perception et notre compréhension afin de re-naître dans l’accomplissement de la Sublime Conscience. Voici ce que nous enseigne Krishna.

Les limites du mental. Comme nous tous, Arjuna s’efforce d’utiliser l’intellect pour trouver les réponses. Mais la capacité de compréhension de notre cerveau individuel est limité, il nous fait tourner en rond et nous nous embrouillons davantage. Nous devons donc approfondir les niveaux intuitifs (indiqués par Krishna) pour trouver les réponses.
Tel est l’enseignement de la Gita.

La compréhension aveugle mène aux actes aveugles. Par sympathie pour son époux aveugle, l’épouse de Dhritarashtra, Gandhari, se met un bandeau sur les yeux. Ceci la place dans la même barque que son mari et indique qu’un ego aveugle, ou l’ignorance, conduit à des actions aveugles et inappropriées.

L’attention. Sanjaya, celui qui voit la bataille, symbolise Buddhi – la faculté de comprendre ce qui existe en chacun de nous, généralement en sommeil, qui permet l’éveil de la Conscience (voir plus loin Buddhi Yoga). Sanjaya a une sympathie évidente pour les Pandavas, symbolisant les actions et les pensées justes (Les Pandavas) qui engendrent l’éveil de Buddhi.

Krishna et Arjuna dialoguent au milieu des forces prêtes à se battre. C’est-à-dire que l’ego aspirant (Arjuna) est amené par la Conscience (Krishna) à voir à la fois le côté négatif et le côté positif du mental. L’ego, Arjuna, est dans une confusion totale ; Krishna, la Conscience, apporte la clarté.

Les premier et dernier mots. Le premier mot de la Gita est « dharma », traduit de manière approximative par « la pensée et l’action justes », et le dernier mot est « mama » (possessif « mon »). L’enseignement principal de la Gita peut donc être résumé par « mon dharma » : « au lieu d’être obsédé par l’idée que vous êtes complètement libre d’agir, soyez conscient que vous êtes un instrument de Ma Volonté (mon dharma) ». De cette manière, nous pouvons atteindre l’état Transcendant de l’existence. Voici l’essence même de l’enseignement de Krishna et du Yoga.

TOILE DE FOND PHILOSOPHIQUE

Les deux pôles de l’Existence. Les enseignements de la Gita sont principalement basés sur la philosophie du Samkhya considère que l’existence phénoménale est le résultat des deux principes fondamentaux Prakriti et Purusha. Prakritti est l’univers manifesté : la matière, l’énergie, le mental, tous les objets et les êtres, qui existent dans l’univers infini. Pour l’être humain, il s’agit du corps physique, du corps énergétique et du mental (c’est-à-dire la personnalité). C’est l’environnement dans lequel nous vivons – l’autre principe est Purusha : la Réalité Sous-jacente, l’Esprit, la Conscience, le Sujet Éternel. On pourrait dire que Purusha, est la page vierge et que Prakritti en est l’écriture. Ces deux principes imprègnent chaque parcelle de l’existence.

Presque chaque verset de la Gita se réfère à cette relation Purusha-Prakritti. Purusha est transcendant, éternellement libre, toujours sensible et toujours serein, tandis que Prakritti est mouvement perpétuel et changeant selon le jeu des Gunas – Sattwa, Rajas et Tamas.

Pour mieux illustrer la différence entre Purusha et Prakritti, au chapitre 13, Krishna de la différence entre Kshetra (« le champ ») et Kshetra-gya (« celui qui connaît le champ ») où Kshetra est Prakriti, le champ de la Manifestation, du Phénomène ou Énergie et Kshetra-gya est Purusha, l’Intelligence sous-jacente. La faculté de reconnaître la différence (ref : v. 13.34), qui se nomme Viveka (discernement intuitif) peut être éveillée par la méditation. C’est alors que la philosophie livresque devient une vision mystique et que la simple intelligence devient perspicacité et perception directes.

LES ENSEIGNEMENTS

La Gita met l’accent sur le yoga global qui intègre la plupart des voies du Yoga.

Gyana Yoga est le yoga de la perspicacité et de la sagesse. Dans la Gita, il est souvent appelé Samkhya Yoga et son but est de faire prendre conscience, entre autres, que « nous », « vous » et « je » ne sont pas vraiment des entités individuelles indépendantes mais font partie d’une Totalité interconnectée et interdépendante. Chaque être humain, et chaque être vivant, d’ailleurs, n’est qu’un rouage d’une grande roue :

« Arjuna, L’intelligence sous-jacente demeure dans le cœur de tous les êtres, la roue de Maya [l’illusion créative] les fait agir comme mus par un mécanisme. » (18.61)

Le monde des phénomènes n’est que l’expression d’une Réalité Sous-jacente (ou, pour utiliser un mot scientifique, le Quantum Vacuum). Aux versets 13.14-17 Krishna dit : « Il illumine toutes les facultés sensitives, sans avoir lui-même aucun sens ; détaché de tout, il est le soutien de tout ; au-delà du jeu de la nature, il aime le jeu de la nature ; il est à la fois proche et lointain, Intérieur et extérieur aux êtres ; également immobile et en mouvement, indiscernable [par le mental] par sa subtilité, Sans être partagé entre les êtres il est répandu en eux tous ; au fond de tous les cœurs, il est la lumière des lumières. Sa réalisation est le but de Gyana Yoga et de la vie spirituelle ».

Le but de Gyana Yoga est de connaître intuitivement la Réalité qui sous-tend tous les êtres et tous les phénomènes. Les disciples de Gyana Yoga « voient que là même où il y a mille objets, tous sont Une Intelligence ». Cette réalisation engendre Bhakti (dévotion).

Bhakti Yoga concerne la diminution de l’ego en s’abandonnant à une Intelligence supérieure. Krishna dit :

« Dirige vers moi ton esprit ; sois dévoué envers moi, adore-moi, rends-moi hommage, sois discipliné, prends-moi pour but ; tu parviendras jusqu’à moi. » (9.34)

Le « moi » se réfère à l’Intelligence sous-jacente – vous pouvez lui donner le nom que vous souhaitez – Dieu, le Divin, le Suprême, Brahman, l’Absolu, Allah. Bhakti Yoga est la dévotion envers la Vérité et l’Intelligence derrière toute chose. Vous pouvez considérer cette Intelligence comme Lui, Elle ou Cela et selon quelle forme ou non-forme que ce soit. Comme support de dévotion, vous pouvez utiliser n’importe quelle forme, que ce soit Krishna, ou le Christ, Buddha ou Shiva, Mohammed ou Rama, la Déesse Kali ou Uma, Ahura Pazda ou même Zeus si vous le souhaitez. Cela peut se traduire au travers d’un saint ou de votre Guru, vivant ou mort. Si vous le souhaitez vous pouvez adorer Celui qui n’a pas de Forme (voir chapitre 12). Ceci est votre choix et dépend de votre personnalité et de votre environnement religieux et socioculturel. Ils conduisent tous à la même réalisation, « tous les chemins mènent à Rome ». La forme spécifique est sans importance – ce qui est important c’est la clarté, l’inspiration et l’énergie générées par une telle dévotion. Bhakti ouvre les portes de la perception. Krishna est très clair dans la Gita : lorsqu’il utilise le mot « moi », il se réfère à tout ce qui symbolise la Réalité, pas seulement Lui-même. Bhakti Yoga nous demande de pratiquer la méditation, de nous efforcer à l’équanimité en toute circonstance (Samata), à être satisfait (Santosha), même lorsque les choses sont difficiles, et à être fondamentalement confiant (Shraddha) envers l’Intelligence sous-jacente laquelle, ayant été suffisamment unifiée pour créer et soutenir l’univers, doit être capable de nous soutenir également. Nous devrions nous réjouir du bien-être d’autrui ; après tout, chacun et chaque chose sont l’expression de cette même Intelligence. La Gita encourage le lâcher-prise – « Que ta Volonté soit faite ». Cela ne s’obtient pas grâce à un renoncement et une croyance aveugles, mais plutôt par la maturité qui vient au pratiquant de yoga à travers l’expérience directe et la sagesse. Vers la fin de la Gita, Arjuna dit :
« Ô Krishna, par ta grâce mon trouble et mon ignorance sont détruits. Mes doutes sont dissipés. Ma mémoire [de la Réalité] est revenue. Je suivrai désormais ta Volonté [pas la mienne] » (18.73).
Pour le Bhakta (dévot), la plus grande liberté est l’abandon à Dieu. Une participation volontaire et heureuse dans l’œuvre de Dieu est le devoir du dévot. Une grande partie de la Gita concerne spécifiquement Bhakti Yoga, surtout la fin du chapitre 11 et tout le chapitre 12 qui est intitulé « Bhakti Yoga ».

Karma Yoga signifie abandonner et dédier les fruits de l’action à un Principe Supérieur. Ceci est un élément fondamental de l’enseignement de la Gita et, en effet, la Gita est le texte le plus complet sur le Karma Yoga. Le Chapitre 3, intitulé « Karma Yoga », le chapitre 4, « La Sagesse dans l’Action » et chapitre 5 « Le yoga de l’Action Dévouée » traitent tous directement ce sujet. Par exemple :

« Les Sages disent d’une personne qu’elle est sage lorsque tout ce qu’il (ou elle) entreprend est libéré de l’attente du fruit de ses actions ; tous ses désirs égoïstes se sont consumés dans le feu de la sagesse » … « leur sécurité n’est pas affectée par les résultats de leurs actions ; même pendant qu’ils agissent ils ont le sentiments de ne rien faire ». (…) « Libres de l’attente et de tout sentiment de possession, l’esprit clair et uni à la Conscience, ils ne créent aucune réaction (karma) en agissant et en travaillant. (…) ne se mesurant à personne, ils sont égaux dans le succès et dans l’échec ; se contentent de tout ce qui leur arrive (…) sans attachements égoïstes, ils travaillent dans un esprit de service et, de cette façon, leur karma (attachements matériels) se dissipe » (4.19-23).

Travailler pour agir nous maintient dans l’ignorance et l’esclavage, ne pas travailler ni agir nous maintient également dans l’ignorance. Mais travailler tout en méditant régulièrement, amène un changement d’attitude et de compréhension ; nous prenons conscience que nous sommes le moyen d’agir plutôt que celui qui agit. Ceci amène une transformation intérieure et nous permet d’évoluer vers la réalisation spirituelle et la liberté.

Dhyana Yoga. C’est le yoga de la méditation. La Gita met l’accent sur la méditation car elle engendre un raffinement de notre perception :

« Lorsque ta pensée est unie à travers la pratique régulière de la méditation, tu deviendras plus conscient. » (8.8)

La méditation accorde nos facultés intuitives sans lesquelles nous ne pouvons comprendre à un niveau plus profond.

Mantra Yoga. Le yoga du Son est également mis en avant dans la Gita. Bien que d’une manière brève, différents mantras très connus y sont mentionnés tels que OM (8.13) OM TAT SAT (17.23 et suite), Gayatri (10.35). D’autre part, la Gita est Mantra Shastra (« shastra » ; écriture sainte) – un texte où chaque verset est un mantra. Cela veut dire qu’en dehors du fait qu’il s’agit d’un manuel de Yoga et de Sagesse Spirituelle, chaque verset peut être chanté pour amener une transformation dans notre perception. De cette façon, nous pouvons absorber les enseignements mystiques du yoga de manière vibratoire. Notre perception peut se transformer ou augmenter en chantant tout simplement la Gita.

Buddhi Yoga. Dans la terminologie du yoga, Buddhi est la faculté qui est en chacun de nous permettant l’éveil de la conscience. C’est un aspect d’Agya Chakra (l’œil de l’intuition). Bien qu’elle soit au repos chez la plupart d’entre nous, elle peut être éveillée par des pratiques yogiques. Tant qu’elle n’est pas éveillée, il est impossible d’acquérir l’intuition suffisante pour « voir », en quelque sorte, derrière l’écran de notre existence et par là-même derrière l’existence de chaque chose.

L’éveil de Buddhi apporte « Bodhi » – Sagesse. Krishna dit à Arjuna :

« Afin qu’ils puissent se rendre compte de Ma Nature, J’initie ceux qui me sont dévoués et qui aspirent à une compréhension plus profonde de Buddhi Yoga [J’éveille Agya Chakra] » (10.10).

Cela veut dire que la sincérité dans notre pratique du yoga engendre l’ouverture. Ceci conduit vers une perception approfondie et Buddhi (conscience et discernement) s’éveille. Si nous restons à l’écoute de celle-ci, alors nous pouvons gagner la bataille de la vie ; nous pouvons faire évoluer notre compréhension et réaliser notre Nature Fondamentale. Dans la Gita, le processus d’éveil de Buddhi s’appelle Buddhi Yoga. Toutes pratiques, voies et méthodes de yoga mènent de façon évolutive vers l’éveil de Buddhi.

Buddhi Yoga est l’essence même de la Gita. En éveillant Buddhi et la Conscience, nous entrons en résonance avec l’Intelligence sous-jacente ; nous pouvons travailler à partir d’un niveau plus élevé. En fait, si nous n’exerçons pas cette Conscience et cette Intelligence, alors nous agissons d’une manière qui n’est pas digne de nos capacités innées et complètes d’être humain. Pour autant que nous le sachions, les êtres humains sont les seules créatures (tout au moins sur cette planète Terre) qui ont cette faculté de Conscience ; mais elle doit être éveillée. Les lois du karma s’appliquent sur les plans matériel, biologique, énergétique, mental et social de l’existence – mais la Conscience agit au-delà du karma. Notre esclavage est lié à notre dépendance de la nature seule ; la Conscience ou la Voix Intérieure Intuitive de l’Esprit nous conduit à la libération et à la sagesse.

La Voie de chacun est différente. Chacun de nous est unique. Nous avons des tendances différentes. Le yoga Intégral de la Gita offre un chemin à chacun. Certains sont attirés par le Hatha Yoga, d’autres par Gyana Yoga, d’autres par le Karma Yoga et d’autres encore par Bhakti Yoga. La Gita dit :

« Certains contemplent l’Esprit éternel à travers la Méditation [Dhyana Yoga] d’autres par Gyana Yoga et d’autres par Karma Yoga » (13.24).

En fait, chacune des voies du yoga peut conduire à l’appréciation et à la pratique des autres voies du yoga, Gyana Yoga menant à Bhakti Yoga et ainsi de suite.

La Voie du Yoga Sadhana (pratique). Le chapitre 18 donne une vue générale du yoga. Il faudrait commencer par pratiquer le yoga. Méditez. Passez du temps dans la quiétude - séjournez éventuellement dans un ashram pendant quelques jours ou quelques semaines. Réfléchissez. Approfondissez. De tout cela vont éclore Bhakti (un sentiment de reconnaissance envers l’existence) et Gyana Yoga (connaître la mesure de l’Intelligence sous-jacente) C’est alors que le vrai Karma Yoga devient possible – on commence à travailler sans penser à soi ; on acquiert la force et la grâce de pouvoir surmonter les difficultés ; on commence à avoir le sentiment que l’on est un instrument. Le chemin de chacun est différent sans doute mais ceci donne un aperçu du chemin de l’évolution.

La pratique du yoga dans la Gita. Il est fait allusion à beaucoup de pratiques courantes de yoga dans la Gita. En voici quelques-unes : Shambhavi Mudra (le regard sur le point entre les deux sourcils 5.27-28), Naumukhi Mudra (les 9 portes 8.12). Pranayama (contrôle du souffle 4.29), Ajapa Japa (mantra avec le souffle 4.29), les postures de méditation (6.13) et Nasikagra Drishti (le regard sur le bout du nez 6.13). Ce sont tous des exercices classiques qui font parties de Hatha, Dhyana et Kriya Yoga et doivent être enseignés par un professeur compétent.

Rendre chaque instant sacré. La Gita nous encourage à apprécier le mystère et l’émerveillement de chaque instant et de chaque situation. Au verset 4.24 par exemple, la Gita nous encourage à être reconnaissant pour notre nourriture :

« L’offre [de nourriture) est sacrée ; le beurre [le moyen de cuire les aliments] est sacré ; le feu [la chaleur] est sacré ; celui-là donc ira vers la Réalisation qui voit ce qui est Sacré dans tous les actes. »

Ici à l’Ashram nous chantons ce verset avant chaque repas. Il calme le corps et le mental et induit le juste état d’esprit pour apprécier, et par là-même digérer ce que nous mangeons. Il engendre également le sens du sacré envers ce que nous mangeons, le miracle de la nourriture, sa préparation et le processus de digestion.

La Gita nous encourage à vivre chaque moment de notre vie pleinement, à offrir chaque action sur l’autel de la vérité.

« Ce que tu fais, ce que tu manges, ce que tu sacrifies, ce que tu donnes, ce que tu pratiques, O Arjuna, fais-m’en l’offrande [L’intelligence sous jacente] » (9.27)

Il en est de même de notre pratique du yoga, qui devrait être offerte à un But supérieur.

D’une manière générale, nous pratiquons le yoga pour des raisons personnelles ; ceci est bien – nous en récolterons aussi les bénéfices. Mais les bénéfices seront bien plus grands si nous l’offrons à un Principe supérieur. C’est là que commence la pratique ésotérique du yoga. Efforçons-nous d’y penser lorsque nous pratiquons le yoga.

Lorsque nous enseignons le yoga aux autres, cela nous donne l’opportunité de pratiquer Karma Yoga et nous inspire intérieurement :

« Celui qui enseigne les secrets du Yoga à autrui, me servant avec ferveur, viendra à moi [l’Intelligence sous-jacente] sans aucun doute » (18.68).

Mais la Gita nous prévient : ne parlez pas de ces choses n’importe où, à ceux qui ne sont pas sincères ou aux incrédules (cf. verset 18.67) sinon vous attirerez le ridicule et vous ne serez pas compris. Enseignez et partagez avec ceux qui sont dans une recherche sérieuse et qui sont ouverts à de nouveaux horizons et possibilités.

Synthèse. La Gita est une synthèse de la pensée mystique de l’Inde. Elle est le don de l’Inde au monde. La Gita est une mine de sagesse yogique. La Gita n’est pas pour ceux qui souhaitent vivre de manière superficielle mais pour ceux qui souhaitent comprendre l’énigme de l’existence. C’est un manuel du Dharma (l’action juste), de Gyana (sagesse) et Bhakti (dévotion et amour inconditionnel) (cf. versets 18.70-71).

Cet article est un aperçu – son but est de vous donner une idée de quelques-uns des joyaux que vous pouvez trouver dans la Gita ce qui, je l’espère, vous donnera envie de l’approfondir par vous-même. Des centaines de traductions et de commentaires existent aussi bien en anglais que dans d’autres langues – chacun la traite sous un angle différent, tous valables. Cherchez. Trouvez une traduction qui vous touche. Elle sera alors pour vous une mine d’inspiration et de conseils pratiques.

Souvenons-nous qu’en tant qu’êtres physiques, nous sommes minuscules. Pourquoi être égoïste et centré sur soi-même ? Ouvrons-nous aux dimensions plus larges de l’existence. Voici l’enseignement essentiel de la Gita.

Mandala Yoga Ashram, Pantypistyll, Llansadwrn, Llanwrda, Carmarthenshire, Wales, U.K. SA19 8NR
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