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BHAKTI YOGA – le yoga du cœur

 par Swami Nishchalananda Saraswati

L
Saint François

e Bhakti Yoga est le yoga de la dévotion. Ce n’est ni de la sentimentalité, ni de la superstition, ni de la sottise, ni même une pensée pleine de désirs. La bhakti est un état de contact avec des sphères plus profondes de notre Existence et de notre Être, et par là avec l’Existence et l’Être de toute chose. Le Bhakti Yoga est le moyen qui conduit à cet état et qui permet d’appliquer cette vision intérieure à notre vie courante et à nos relations avec autrui, avec les animaux et avec le monde en général.
Que vous soyez croyant ou non n’a pas d’importance. Le Bhakti Yoga peut devenir un élément fondamental de votre cheminement vers la prise de conscience de la Réalité. Mais il faut pour cela être attentif (ni naïf ni crédule) à l’inattendu et à l’inconnu.

Définition. Le mot sanskrit bhakti vient de la racine bhaj (« adorer », « aimer », « servir »). La bhakti est donc l’état de dévotion et d’amour, et le Bhakti Yoga est la voie du yoga qui éveille la bhakti en nous. Une personne qui ressent la bhakti s’appelle un bhakta.


Les 14 marches
Les principaux éléments du Bhakti Yoga sont les suivants :

1. La pratique d’autres formes de yoga. Cela aide à élargir notre perception et nous rend plus attentifs. C’est d’une transformation intérieure (ce qui est le but du yoga), non d’une croyance aveugle, que découle une perception affinée. Pratiquez le Karma Yoga (le yoga de l’action désintéressée), le Gyana Yoga (le yoga de l’intuition directe), le Dhyana Yoga (le yoga de la méditation), le Mantra Yoga (le yoga du son), le Kriya Yoga (le yoga de la circulation de l’énergie) ou le Hatha Yoga (le yoga de l’équilibre), ou toute autre forme de yoga. Il est possible de les pratiquer dans n’importe quel ordre.
Si vous êtes sceptique, comme beaucoup, n’essayez pas de pratiquer le Bhakti Yoga. Suivez plutôt n’importe laquelle de ces autres formes de yoga. Elles conduisent toutes au même point et peuvent toutes vous amener au Bhakti Yoga.

2. Un point de concentration. Si vous êtes attiré par un symbole particulier, ce dernier peut devenir point de convergence pour vos aspirations et votre méditation. Mais ne cultivez pas artificiellement la dévotion à une divinité ou à une personne - vous ne feriez que vous tromper vous-même.
Une représentation religieuse peut être l’objet de votre dévotion. Si vous adhérez à une religion donnée, utilisez les symboles et les représentations de votre religion. La forme n’est pas le but, mais le moyen. Cela est très clairement expliqué dans le texte de Bhakti Yoga suivant :

Le Principe intelligent peut être adoré dans toute image ou à travers tout médium pour lequel vous ressentez du respect ou de la dévotion, car en tant qu’Esprit de l’Univers Je [le Principe intelligent, symbolisé ici par Krishna] repose en toute chose.

Uddhava Gita, extrait de « Srimad Bhagavatam ».

Cette forme, quelle qu’elle soit, engendre la concentration de tout votre être, ce qui peut vous permettre d’affiner votre perception. Avec le temps et la pratique, cela peut faire surgir un courant de cette bhakti qui est au-delà de la forme. C’est un aspect du Bhakti Yoga. Mais il ne suffit pas de croire en une forme religieuse : il faut explorer le symbole et méditer sur lui afin d’approfondir notre compréhension.
La physique quantique nous enseigne que chaque atome de l’univers est relié au vide quantique - le Substrat infini. Chaque atome de l’univers est relié à la Réalité sous-jacente. Le Bhakti Yoga utilise ce même principe : il dit que toute forme (point de concentration) peut, si nous allons assez loin dans notre perception, nous conduire à la prise de conscience de ce même Substrat infini.
Un mantra peut également servir de point de concentration. Par exemple, le mantra OM, symbole de l’ineffable, est très utilisé par ceux qui pratiquent le yoga.
Il se peut que vous soyez attiré par un yogi, par un saint, vivant ou mort, peu importe. Ce peut être votre guru. L’objet devrait être quelque chose ou quelqu’un qui vous attire comme la lumière attire le papillon de nuit.
Si, comme beaucoup, vous n’êtes attiré par aucune religion ou forme religieuse, il vaut mieux ne pas insister. Il y a bien d’autres voies de yoga que vous pouvez pratiquer et qui procurent des bienfaits considérables. Avec le temps, elles vous conduiront naturellement vers le Bhakti Yoga.

3. L’ouverture d’esprit. Soyez ouvert aux mystères de la vie et de l’existence. Il est évident que nous connaissons bien moins de choses que nous n’en ignorons. L’humanité a découvert un grand nombre des secrets de la nature et de l’existence, mais l’Existence est infinie. Il n’y a donc pas de limite aux horizons qui restent à découvrir. Gardez à l’esprit la phrase de Shakespeare :

Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que ne peut rêver notre philosophie.

Hamlet, IV, 166

4. Le lâcher-prise et l’acceptation. Essayer d’accepter ce qui survient dans la vie - l’arrivée inopinée d’événements, de situations ou de personnes. Accepter chaque chose comme un cadeau, une occasion d’apprendre et d’éliminer les concepts et l’ignorance. Bien évidemment, ce n’est pas toujours facile car il existe des choses, des personnes et des événements que nous acceptons plus facilement que d’autres, et certaines choses sont pour nous impossibles à accepter. Aimer et ne pas aimer, cela fait partie de la nature humaine. Pourtant, tout en acceptant nos sympathies et nos antipathies, nous devrions tenter de placer ces choses dans la perspective de l’Eternité. Rien ne dure éternellement, et certaines choses qui paraissent si importantes maintenant ne vaudront plus rien dans quelques années. Tout en vivant pleinement notre vie, paradoxalement, nous ne devrions pas prendre les choses au pied de la lettre. Nous devrions nous efforcer d’accepter le fait qu’il existe une Intelligence supérieure derrière ce que nous voyons avec nos yeux et ce que nous comprenons avec notre cerveau limité.

5. Le renoncement. Lorsque c’est nécessaire, il faut essayer d’être prêt à laisser des choses derrière soi - continuer son chemin vers de nouvelles situations et de nouveaux lieux. Il faudrait même avoir la volonté de se défaire d’un mode de vie confortable, si cela se révèle nécessaire. C’est uniquement en laissant le passé derrière soi que l’on peut s’ouvrir au moment présent et aux potentialités de l’avenir. Nous devrions avoir la volonté, dans notre cœur, d’abandonner le connu afin d’accueillir l’Inconnu.
A un niveau plus profond et à un certain point sur la voie du Bhakti Yoga, nous devrions avoir la volonté de nous défaire de notre conditionnement, de nos concepts, de notre intellect et de notre ego. Cela nécessite que nous ayons confiance dans le processus et/ou dans notre guru.

6. Le souvenir et la révérence. Le souvenir constant est important pour le Bhakti Yoga - permettre aux événements qui surviennent dans notre vie quotidienne de nous rappeler qu’il y a une Intelligence derrière toute chose. Le miracle de la nature peut stimuler le Bhakti Yoga, comme on le voit dans cette affirmation de révérence de George Washington Carver, le célèbre scientifique :

Lorsque je touche cette fleur, je touche l’infini. Elle existait avant qu’il y ait des êtres humains sur cette terre et elle continuera d’exister dans les millions d’années à venir. A travers cette fleur, je parle à l’infini.

C’est là son sentiment de bhakti (même si, bien sûr, ce mot lui était probablement inconnu). Ce même sentiment est perceptible dans l’œuvre de grands poètes comme Wordsworth et Keats. Rabindranath Tagore, le grand poète bengali, a exprimé sa bhakti quand il a écrit :

Le même flot de vie qui court dans mes veines nuit et jour court en une danse rythmée à travers le monde. C’est la même vie qui surgit joyeusement de la poussière de la terre dans la multitude des brins d’herbes et qui se brise en vagues tumultueuses de feuilles et de fleurs.

C’est la même vie qui est bercée dans l’océan, berceau de la naissance et de la mort, en flux et en reflux.
En effet, l’Intelligence est en toute chose ; nous pouvons nous en rendre compte si nous avons des yeux pour voir, un cœur pour ressentir et un esprit pour percevoir. La révérence que peuvent provoquer en nous les phénomènes naturels est un élément important du Bhakti Yoga.
Tout peut nous rappeler l’Intelligence qui est derrière toute chose. Lord Tennyson le dit avec beaucoup de talent :

Parlez-Lui, car Il entend
Et un esprit peut parler à un esprit.
Il est plus proche que le souffle,
Plus proche que les mains et les pieds.

Même dans la mort, certains bhakta se sont vu rappeler cette Intelligence. Lorsque le Mahatma Gandhi fut assassiné, il ne dit qu’une seule chose : « Ram, Ram, Ram  » - ce qui signifie qu’il vit cette Intelligence même dans le processus de sa mort et dans la personne de son meurtrier.
Swami Ramdas a dit :

S’il n’y a pas un désir brûlant de l’Être suprême, le mental ne peut se stabiliser. Là où est votre amour, là est également votre mental. Tout comme l’avare pense constamment à son or, et à son or uniquement, le bhakta conserve une mémoire exclusive de l’Intelligence qui est derrière toute chose.

Un mantra qui résonne à l’arrière de la tête dans toute situation peut s’avérer une aide pour ce souvenir. Le bhakta Kabir chantait :

Je déclare au son éclatant du tambour
Qu’avec chaque souffle qui passe
Sans que l’on se souvienne du nom du Seigneur [c’est-à-dire du mantra]
On perd la chance de conquérir les trois mondes
La chance de parvenir aux sommets spirituels.

De cette manière, un mantra agit comme un moyen de focaliser le mental et les émotions, en nous aidant à devenir et à rester conscient. Cela aide à garder le mental dans un état calme et réceptif dans toutes les situations. Ce souvenir constant est un aspect indispensable du Bhakti Yoga. Pour commencer, il est possible de répéter un mantra (mentalement ou à haute voix, selon la situation) pendant un certain temps chaque jour, quand on a le temps, jusqu’à ce que le mantra pénètre profondément dans l’esprit et commence à y résonner spontanément. Alors, le mantra agit comme un rappel constant du fait qu’il existe une Intelligence derrière toute chose.
Un homme amoureux de son amie ou de sa femme n’a pas besoin de se forcer : c’est une attirance magnétique spontanée. Une personne qui est sur la voie du Bhakti Yoga aspire avec la même intensité à se souvenir constamment de l’Intelligence sous-jacente.

7. Le respect et le souci des autres. Tout a son fondement dans le creuset de l’Infini. Chaque chose et chaque personne a sa place. Sachant cela dans nos cœurs, nous devrions essayer d’avoir du respect pour chaque chose et pour chaque personne. Cela ne signifie pas que nous ne puissions être en désaccord avec autrui ou défendre ce que nous pensons être juste. Mais, en dépit de nos différences, il devrait y avoir ce respect fondamental qui surgit d’une compréhension plus profonde. Tout dans l’univers a sa place. Nous n’apprécions pas toujours ce fait, mais cela tient uniquement à la limitation de notre mental et de notre compréhension. L’Uddhava Gita dit :

Vous devriez traiter chacun avec le même respect et la même déférence que vous témoignez à votre divinité de prédilection ou à votre guru. Cela conduit à se libérer de la haine, de l’envie, de la méchanceté et de la vanité.

Nous devrions nous efforcer de percevoir l’Intelligence dans toute chose, même si ce n’est pas toujours facile. L’Uddhava Gita va plus loin :

Sachant qu’il y a une Intelligence dans toute chose, il [le bhakta] devrait respecter et adorer toute chose, que ce soit un paria, un chien ou un âne, jusqu’à ce qu’il fasse l’expérience de la vraie signification de l’Intelligence dans toute chose.

L’Essence qui existe en nous existe également dans l’autre. Cela devrait engendrer le respect, même si nous n’apprécions pas particulièrement cette personne ! On dit que le secret du bonheur est de trouver la joie dans la joie des autres et que ce bonheur vient à ceux qui pensent davantage aux autres qu’à eux-mêmes. C’est un élément important du Bhakti Yoga, superbement illustré par ce célèbre texte de saint François d’Assise :

Seigneur, fais de moi un instrument de Ta paix.
Là où il y a de la haine, laisse-moi semer de l’amour.
Là où il y a préjudice, laisse-moi semer le pardon.
Là où il y a du doute, semer la foi.
Là où il y a du désespoir, semer la lumière.
Et là où il y a de la tristesse, laisse-moi semer la joie.
Oh ! Maître divin, accorde-moi de ne pas chercher tant à être consolé qu’à consoler !
A être compris qu’à comprendre, à être aimé qu’à aimer,
Car c’est en donnant que nous recevons, c’est en pardonnant que nous sommes pardonnés
Et c’est en mourant [à l’ego et à l’égoïsme] que nous naissons à la vie éternelle
[la Conscience supérieure].

Un des aspects essentiels du Bhakti Yoga est de se préoccuper des autres. Il en résulte la compassion et la fin de la suffisance et de l’égocentrisme.

8. Le shraddha. Le sanskrit shraddha est souvent traduit par « foi », mais cette traduction ne rend pas vraiment compte de la profondeur du mot, d’autant que, dans la mentalité occidentale moderne, «  foi » aurait tendance à signifier « croyance aveugle ». Shraddha laisse entendre que l’on a déjà beaucoup évolué grâce à la pratique du yoga et que l’on est confiant dans le fait que, avec le temps et de l’assiduité, le yoga continuera à nous apporter des changements intérieurs et des bienfaits à tous les niveaux. Nous ne connaissons peut-être pas par expérience les vérités profondes expliquées par les yogis et les sages ; cependant, nous sommes certains qu’ils n’étaient pas malavisés, qu’ils ne se berçaient pas d’illusions, mais qu’au contraire ils tentaient de transmettre quelque chose de profond. Nous sommes au moins ouverts à cette possibilité.
Le shraddha n’est pas une foi aveugle qui ne requiert ni engagement ni aspiration, mais plutôt une ouverture envers les dons de l’Inconnu. Ce n’est pas de la naïveté, ni un rejet ou un refus dédaigneux ; c’est plutôt une réceptivité à la fois intérieure et extérieure à ce que la vie nous offre. Il s’agit d’un équilibre entre la discrimination (ne pas accepter n’importe quoi) d’une part et l’ouverture (accepter tout) d’autre part.
Une meilleure traduction de shraddha serait peut-être « confiance », mais même ce mot peut s’avérer insipide. On pratique la méditation parce que le shraddha, la confiance intérieure, nous dit qu’il y a quelque chose à savoir à un niveau intérieur. Nous ignorons peut-être ce que c’est, mais la confiance est là pour nous aider à continuer la pratique.
Le shraddha - une confiance profonde -, allié au discernement, est la pierre angulaire du Bhakti Yoga.

9. La non-attente. On ne devrait rien attendre de la pratique du Bhakti Yoga, ni d’ailleurs d’aucune autre forme de yoga. Cela peut paraître paradoxal, car pourquoi faire du yoga si l’on n’en attend pas des résultats ou des bienfaits ? Bien sûr, à un certain niveau, on attend des résultats, mais à un niveau plus profond l’attente nous empêche d’avancer car nous formons toujours nos attentes en référence à ce qui est connu - et cela agit comme une barrière qui nous empêche d’aller plus profondément dans notre perception.
Le progrès, dans le yoga, signifie que nous commençons à évoluer dans l’Inconnu. Comme pour beaucoup de choses, il s’agit de naviguer sur le fil du rasoir entre des opposés - nous devrions être patiemment impatients ou, mieux, nous devrions nous attendre à l’inattendu, ou peut-être ne pas nous attendre à l’attendu. En n’attendant rien, nous restons ouverts à ce qui Est, et non à notre concept de ce qui Est.
En outre, c’est l’ego qui est en situation d’attente. Et aller plus loin dans le yoga signifie, à partir d’un certain point, qu’on laisse derrière soi le sens de l’ego.
Dans l’Uddhava Gita, Krishna dit :

Mon bhakta [disciple] n’attend rien, même pas une expérience transcendantale, car le non-désir et la non-attente sont une route sûre vers la Réalisation suprême.

Mais ce n’est pas la peine d’être complexé parce qu’on a des attentes. Elles sont là dans chacun de nous. Nous devrions simplement savoir que nos attentes sont principalement fondées sur un conditionnement mental et n’ont, finalement, rien à voir avec la Réalité.
Même dans la vie quotidienne, l’attente peut causer des problèmes. Combien de fois avez-vous aidé quelqu’un en attendant des remerciements pour vous apercevoir que ces derniers n’arrivaient pas ? Combien de fois avez-vous fait quelque chose dans l’attente d’un résultat spécifique pour vous apercevoir que le résultat était complètement différent ? Dans ce type de situations, nous nous mettons en colère, nous nous sentons frustrés ou rejetés ; nous pouvons rester en déséquilibre émotionnel pendant des heures, des jours ou des semaines, même des années ou toute une vie. Être sans attente est une attitude importante dans le Bhakti Yoga, car elle permet de nous ouvrir à l’inattendu et à l’inconnu.
Si vous aidez quelqu’un, ne vous attendez pas à des remerciements. Remerciez-le de vous avoir donné l’opportunité de pouvoir les aider.
La non-attente est une partie importante du Bhakti Yoga.

10. Le satsang (association spirituelle). Le Bhakti Yoga nécessite de rencontrer régulièrement d’autres personnes qui pratiquent le yoga ou qui suivent un chemin spirituel similaire. Ainsi, il y a échange et éclaircissement des idées, on se débarrasse des idées fausses et, surtout, on partage une aspiration commune. Le satsang, c’est également assister à des réunions dans lesquelles une personne considérée comme plus avancée sur la voie du yoga peut répondre à vos questions. Cela nous inspire l’envie d’aller plus loin dans le yoga. Il est possible d’inviter une personne de n’importe quelle tradition (ou sans tradition) - l’important, c’est la qualité de son être et de sa présence, ainsi que la clarté de ses réponses.
Dans cette rubrique doit également figurer la méditation collective, qui peut beaucoup nous aider grandement à aller plus profond et à éveiller la bhakti.

11. Le kirtan (chant collectif ou psalmodie). Le kirtan – le chant et la répétition de mantras en commun – est une pratique très utile sur la voie du Bhakti Yoga. Il peut créer une atmosphère dynamique qui nous aide à aller plus profondément dans notre méditation. Le chant élimine du mental la dysharmonie et le désespoir ; on y trouve la force de continuer à assumer ses obligations et à se pencher sur le sens de la vie. Les effets et la résonance des mantras se poursuivent souvent dans notre vie quotidienne et nous permettent de rester conscients ; ils engendrent le souvenir. C’est pourquoi les kirtans sont une partie essentielle du programme journalier de l’ashram.
Peut-être n’y a-t-il pas de groupe de kirtans dans votre région. Puisque vous en avez fait l’expérience ici, à l’ashram, ou ailleurs et que vous connaissez les bénéfices de cette pratique, envisagez d’en créer un vous-même.

12. La conscience. Le Bhakti Yoga est inextricablement lié à la conscience ; sans conscience, le Bhakti Yoga n’est pas possible. Être conscient n’est pas vraiment une pratique ; c’est une qualité de perception qui émerge grâce à une transformation interne, elle-même engendrée par toutes les formes de yoga.
Tous ceux qui pratiquent le yoga font l’expérience d’un moment de joie et de quiétude après une séance de yoga, que ce soit dans un cours ou seul. Nous devenons plus réceptifs, plus conscients. Mais cette qualité d’être est vite « perdue » dès que nous nous replongeons dans nos affaires courantes et que nous sommes de nouveau pris au piège des vicissitudes de la vie. Mais, avec de la pratique, il est possible de maintenir les états de conscience d’un moment à un autre dans les situations de notre vie, même en période de stress. On commence à maintenir le contact avec la Présence intérieure. On reste conscient. C’est alors que la bhakti commence à faire partie de notre vie.
La conscience augmente notre bhakti et la bhakti augmente notre conscience. Chacune nourrit l’autre ; elles sont le côté pile et le côté face de notre Être. La capacité de ressentir la bhakti et d’être conscient existe en chacun de nous, tout comme la capacité d’aimer est en chacun de nous, quel que soit le degré de notre égocentrisme et de notre égoïsme. La possibilité existe toujours, mais il faut l’éveiller.

13. Le guru – le maître spirituel. Pour la plupart des gens, il est beaucoup plus facile de progresser sur la voie du Bhakti Yoga si l’on a un guru, un maître spirituel. Il ou elle non seulement nous inspire mais nous guide également de manière concrète. Les écueils inattendus sont plus faciles à négocier.
Si vous avez un guru, alors la bhakti est une partie essentielle et évidente de votre relation. S’il n’y a pas de bhakti, cette personne n’est probablement pas votre guru. Bien sûr, dans un sens plus général, tout le monde est votre guru mais dans le yoga le guru est la personne qui, spécifiquement, catalyse la transformation intérieure. Avec le temps, si vous êtes suffisamment réceptif le guru deviendra une présence intérieure qui n’a rien à voir avec une personne, vivante ou morte.
Sur la voie du Bhakti Yoga, un guru ou un maître est important. Ce doit être une personne en qui nous avons confiance. La voie du yoga est hasardeuse - elle peut d’ailleurs être comparée au fil du rasoir. Il est très facile d’aller d’un extrême à l’autre et de tomber dans la plus profonde désillusion. Il est très facile de se perdre dans l’erreur et l’ignorance, que nous appelons faussement « bon sens » ou même « sagesse ». Le guru ou le maître peut nous montrer où notre pensée ou nos actions sont inappropriées, fausses ou non valides. Il est déjà plus loin sur le chemin et peut nous conseiller selon son expérience. Cela est valable pour tous les voies du yoga, y compris pour le Bhakti Yoga. Il faut marcher le long du chemin, mais le guru ou le maître peut nous indiquer la direction.
Dans certaines traditions yogiques, le guru est plus important que Dieu. Kabir chantait :

Si le Seigneur et le guru devaient se présenter tous les deux devant nous, aux pieds duquel devrions-nous nous prosterner ? La réponse est claire : nous devons nous prosterner aux pieds de notre guru car c’est lui/elle qui nous a montré le Seigneur.

14. L’absence de prétention et l’honnêteté. Il est facile de prétendre qu’on est très pieux même si les motifs ne sont pas aussi purs que l’on voudrait le faire croire. Beaucoup font cela en se mentant à eux-mêmes ou en mentant aux autres. Cela n’est pas le Bhakti Yoga qui n’a rien à voir avec les faux-semblants ou avec le désir d’impressionner les autres par une prétendue « sainteté » et une soi-disant « humilité ». Il est important d’être honnête avec ses propres sentiments. Comme disait Shakespeare : A toi-même sois fidèle.
Et ceci est valable pour toutes les voies du yoga. Il faut être honnête envers sa propre sensibilité et envers ses propres limitations et faiblesses. Il vaut mieux travailler avec ce que l’on est plutôt qu’avec ce qu’on aimerait être. L’hypocrisie est un obstacle majeur sur toutes les voies du yoga, y compris le Bhakti Yoga.
D’autre part, il est très facile d’adhérer à une religion par habitude. On peut se rendre à l’église, au temple, à la mosquée ou à la synagogue plus par habitude et pour remplir ses devoirs au sein d’une communauté que par conviction profonde. On peut même pratiquer le yoga ou assister à un cours de yoga par habitude. Il n’y a pas de mal à cela, mais ce n’est pas du Bhakti Yoga.
Sur le chemin du yoga, on est souvent bousculé dans ses vieilles habitudes. Un riche propriétaire terrien effectuait un culte rituel au bord de la rivière Dwarka, en Inde. Le yogi Vamakshepa était également là... Pendant un moment, il observa le propriétaire terrien puis commença à l’éclabousser ! Le propriétaire terrien fut quelque peu surpris et toléra cette situation pendant un court instant. Puis il laissa exploser sa colère et hurla à Vamakshepa : « Qu’est-ce que tu fais ? Tu ne vois pas que je suis en train de rendre mes dévotions ? » Le yogi se mit à rire et lui dit : « Mais tu ne fais pas de dévotions. Dans ton esprit tu es en train d’acheter une nouvelle paire de chaussures chez Moor & Co. à Calcutta !  » Et le yogi continua à l’asperger d’eau avec encore plus de vigueur. Le propriétaire terrien en fut mortifié, car c’était bien le cas. Il faisait semblant de rendre ses dévotions mais son mental faisait tout autre chose. Nous faisons tous cela. Nous pratiquons tous le yoga en nous livrant à un dialogue intérieur qui n’a rien à voir avec la pratique elle-même. Ce n’est pas grave tant que nous sommes conscients de ce qui se passe et que nous ne nous racontons pas d’histoires ni ne cherchons à faire croire aux autres que nous sommes, en quelque sorte, « plus saint que toi ».
L’absence de prétention et l’honnêteté sont des aspects importants du Bhakti Yoga.

Transcender le petit « moi ». La pratique du yoga peut nous permettre de jeter un coup d’œil au-delà du sens de l’ego. De cette manière, il nous est possible de mettre temporairement les soucis de notre vie quotidienne de côté et d’avoir une vision plus globale de notre être, de notre vie, de la vie des autres, en fait de toutes choses. On se rend compte que sa personnalité n’est que la partie visible de l’iceberg et qu’il existe pour tous et pour tout un vaste substrat sous-jacent, y compris pour soi-même. La bhakti survient alors spontanément. L’ego est comme un petit galet sur la plage ; la bhakti survient lorsque nous prenons conscience de l’immensité et de l’intelligence de l’océan.

L’attitude d’un bhakta. Le bhakta a le sentiment de ne pas être celui qui agit : « Je n’agis pas.... C’est l’intelligence sous-jacente qui agit à travers moi. » Le bhakta devient un instrument. Les actions deviennent parfaites et il ou elle devient un non-agissant. Le bhakta pense et sait que c’est la Puissance qui se manifeste dans toute chose qui travaille à travers lui ou elle. Au bhakta un grand secret qui rend humble a été révélé : il y a une Intelligence derrière toute chose et c’est cette Suprême Intelligence qui nous fait tout faire. Le bhakta sait par son expérience qu’il n’est, comme chaque être et chaque chose, qu’un relais de cette Puissance ineffable.
Le grand bhakta Tukaram qui vécut il y a quelques centaines d’années dans ce qui s’appelle maintenant le Maharashtra, dans l’Inde de l’ouest, mit cette connaissance dans la multitude de chants qu’il écrivit pour exprimer sa bhakti. L’un d’eux est intitulé « Virat Bandana », la prière du monde. Le premier verset est celui-ci :

Dans chaque lieu et recoin Tu [l’Intelligence suprême] es ;
Dans chaque forme Tu es.
Tes noms sont nombreux, mais Tu n’es vraiment qu’un.
Cet univers visible est Ton aire de jeu.
Dans toute cette lila [ce jeu cosmique], ce carnaval cosmique,
Ce n’est en fait que Toi.

La bhakti est au-delà des mots. Tout ce qui vient d’être écrit est resté à côté de l’essence de la bhakti car elle est au-delà des mots. La bhakti est un état intérieur qui apparaît avec la prise de conscience de la nature de son propre Être et de sa relation à la totalité. Ce que nous avons essayé de mettre en lumière dans cet article, c’est le chemin, plutôt que l’expérience. La bhakti d’une personne se reflétera dans ses actions quotidiennes, mais ce n’est pas toujours évident pour son entourage. Une personne peut très bien continuer à mener sa vie comme auparavant ; simplement, elle connaîtra un état intérieur particulier.
La bhakti n’est pas un sujet de discussion. Il faut la ressentir et la connaître soi-même. Elle survient avec la prise de conscience de quelque chose qui n’était pas connu auparavant. C’est une joie que l’on ressent quand on découvre ce qui autrefois aurait été considéré comme impensable ou impossible.
Pour certains, le Bhakti Yoga peut apparaître de l’endoctrinement, mais c’est en réalité un moyen pour aller au-delà de l’endoctrinement. Le but du Bhakti Yoga est d’aiguiser notre perception de telle manière que l’endoctrinement devienne impossible. La bhakti est un état d’être ; ce n’est pas un concept ou un sujet de conversation.

Pour conclure. L’une des meilleures définitions de la bhakti fut donnée par Sogyal Rimpoché :

Qu’est-ce que la vraie dévotion ? Ce n’est pas une sotte adoration, ce n’est pas abdiquer vos responsabilités pour suivre aveuglément les chimères d’un autre.
La vraie dévotion est une réceptivité constante à la Vérité. La vraie dévotion plonge ses racines dans une reconnaissance émerveillée qui est lucide et intelligente.

Le Livre tibétain de la vie et de la mort

Note. Dans cet article l’expression « Intelligence suprême » a été employée pour indiquer cette réalité éternelle qui est la base sous-jacente de toute chose et tout être. Cette réalité à reçu de nombreux noms : le Divin, Dieu, la Conscience, le Seigneur, Shiva, Rama, Krishna, Vishnu, Shakti, Allah, Jehovah, Zeus et beaucoup beaucoup d’autres noms. Vous pouvez utiliser le nom que vous désirez – ils sont tous valables. L’important est d’être ouvert à cette essence qui est au-delà des noms et des formes.

Mandala Yoga Ashram, Pantypistyll, Llansadwrn, Llanwrda, Carmarthenshire, Wales, U.K. SA19 8NR
Tel/Fax +44 (0)1558 685358 | http://www.mandalayoga.net | Reg. Charity No. 326847

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1. Autres formes de yoga
2. Un point de concentration
3.L’ouverture d’esprit
4. Le lâcher-prise
5. Le renoncement
6. Le souvenir et la révérence
7. Le respect des autres
8. Le shraddha
9. La non-attente
10. Le satsang
11. Le kirtan
12. La conscience
13. Le guru
14. Absence de prétention