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Du causal à l'acausal

 par Swami Nishchalananda Saraswati

Pour la science, tout est relié avec tout, que ce soit par la relation de cause à effet ou par la relation action-réaction. Nous observons cette loi à chaque instant dans notre vie quotidienne : si nous laissons tomber une tasse, elle se brise sur le sol ; si nous mettons une allumette dans de la paille, la paille s'enflamme.

Au niveau mental ou émotionnel, on peut également observer ce processus. Par exemple, si vous êtes en colère, cela peut entraîner une bagarre ou de mauvais sentiments chez les autres. Si vous êtes imbu de fierté et d'égoïsme, cela peut irriter les autres, qui vont alors résister à tout ce que vous ferez ou direz. Ce ne sont que de simples exemples de la relation de cause à effet dans notre vie.

L'un des buts de la pratique du yoga est d'acquérir une vue plus profonde du processus de cause et d'effet, en particulier au niveau mental et émotionnel. Nous commençons à voir plus clairement comment des attitudes et des croyances négatives nous conduisent inexorablement vers des expériences et des situations destructrices. Nous voyons comment des habitudes ancrées, comme fumer, boire à l'excès et manger exagérément, émoussent nos perceptions et, avec le temps, peuvent conduire à la maladie.

On ne peut simplement ignorer, oublier ou même réprimer les habitudes car elles ont tendance à réapparaître en nous. Le refoulement entraîne une éruption ailleurs. Pour dépasser les habitudes, les attitudes négatives et les émotions destructrices, il faut comprendre d'où elles viennent, quelles sont leurs racines. Voir, vraiment voir, est un moyen de les dépasser. Cela peut prendre du temps, mais le simple fait de voir le processus de la relation de cause à effet dans notre propre personnalité nous permet, avec le temps, de changer, et même d'éliminer des complexes et des dissonances, des attitudes ou des comportements de négation de la vie. Pour cela, les pratiques de yoga, et en particulier la méditation, sont indispensables.

Au fur et à mesure que nous approfondissons notre compréhension, nous commençons à voir combien les conditionnements enracinés ont des effets énormes au niveau psychique, où notre négativité induit de la négativité dans la collectivité. Nous comprenons que nous sommes responsables, dans une petite mesure mais qui n'est pas insignifiante, de la douceur où de l'amertume de notre famille, de notre milieu professionnel, de la société - et même de toute la planète. Nos pensées influencent la totalité. Cela devient de plus en plus évident à mesure que nous approfondissons notre compréhension de nous-même.

Avec la pratique du yoga, la négativité est remplacée par une attitude de plus en plus positive. Il n'est pas nécessaire de cultiver l'attitude positive : l'espace libéré par la négativité est automatiquement occupé par le positif. L'individu devient alors plus joyeux, et la société un peu plus douce et plus harmonieuse.

Goethe, le philosophe allemand (tout comme Platon, avec le monde des Idées), a parlé des archétypes - des structures ou des images du plan causal - qui sont contenus dans l'inconscient collectif. Ces archétypes constituent la structure subtile et sous-jacente de tout ce qui est manifesté - les fleurs, les arbres, les êtres humains, et ainsi de suite. Ils sont les causes, et leurs manifestations sous forme de fleurs et d'arbres sont les effets. Dans la méditation, nous commençons à vraiment comprendre cette relation subtile de cause à effet, le processus par lequel les archétypes primordiaux se manifestent dans la matière au moyen des quanta ou de l'énergie mentale.

Carl Jung, le psychiatre suisse, était fasciné par ce qu'il appelait le processus de synchronicité - des événements relevant apparemment du hasard, mais qui ont une signification pour quelqu'un. Par exemple, vous vous mettez à penser à un ami que vous n'avez pas vu depuis longtemps, et vous recevez un appel téléphonique inattendu de cet ami le jour même. Ou bien vous cherchez sans succès l'origine d'une citation, et, pratiquement sans réfléchir, vous prenez un livre dans votre bibliothèque, vous l'ouvrez au hasard, et elle est là ! Ce genre de choses arrive assez souvent.

Jung appelait ce processus la synchronicité, et il disait que c'est un principe acausal (sans cause) puisque aucune relation de cause à effet ne semble être mise en oeuvre. Quoi qu'il en soit, je crois que ce processus reste fondé sur la loi de la cause et de l'effet, mais à un niveau que nous ne percevons pas suffisamment pour pouvoir en prendre conscience. La synchronicité a lieu dans les profondeurs cachées du psychisme (dans le psychisme transpersonnel) et au niveau quantique de l'existence.

Cela dit, il y a bien un niveau d'être qui est vraiment acausal, qui n'est pas touché par la loi de cause à effet. De toutes façons, il ne se manifeste pas ou n'émerge pas dans le monde de la matière et de l'énergie, ni au niveau du mental et de la psyché, mais dans le domaine de la pure conscience.

Dans l'extraordinaire texte yogique intitulé Yoga Vashista, écrit il y a des milliers d'années, on raconte l'histoire de la corneille et de la noix de coco : une corneille se pose sur un cocotier, et, exactement au même moment, par hasard, une noix de coco mûre tombe. Ces deux événements sans relation, semblent être liés dans le temps et dans l'espace, bien que, en fait, il n'y ait aucune relation causale. Un homme assis sous l'arbre pourrait penser : «  C'est grâce à la corneille que je mange maintenant cette délicieuse noix de coco bien mûre. »

Le sens de cette parabole est profond. Elle ne s'applique pas à la vie quotidienne « concrète » , où la relation de cause à effet est évidente. Elle ne s'applique pas non plus aux niveaux mental et psychique, où cette relation fonctionne aussi, bien que ce soit moins évident. Elle fait allusion à la relation entre Purusha (pure conscience) et Prakriti (matière-énergie-mental), et au point transcendental (en sanskrit bindu) où ces deux principes sont en contact. C'est cela l'acausal.

Dans l'histoire, il semble qu'il y ait une relation de cause à effet entre la corneille et la chute de la noix de coco, mais c'est seulement une apparence due à notre manque de compréhension. Si nous pouvions en avoir une vision plus large, nous verrions qu'il n'y a pas de relation entre la corneille et la chute de la noix de coco. De la même façon, il n'y a pas de relation de cause à effet entre la pure conscience et le monde des formes, de la matière, de l'énergie et du mental. C'est un paradoxe qui défie notre logique ordinaire.

La Bhagavad Gita dit :
« Tout ce monde est sous-tendu par moi (la conscience acausale) dans mon état non manifesté ; tous les êtres se tiennent en moi, et moi je ne suis pas contenu par eux »
(chant IX, v. 4).

En sortant du monde de la cause et de l'effet, il se peut que nous recevions la grâce de la vision et de la compréhension intime de l'acausal. La méditation, la méditation profonde, nous permet de plonger dans cette expérience ineffable.


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