Nous vivons dans un monde où, sans précédents, le savoir est omniprésent, véhiculé par une toile d’araignée (Internet) dont les fils inexorables extirpent les toutes dernières citadelles d’une conscience éblouissante. Mais quelle est la valeur de ce savoir ? Est-il lui-même une sagesse ou conduit-il à la sagesse ?
On demanda un jour à Ramana Maharshi, le sage d’Arunachala, s’il connaissait tout. Puisqu’il avait réalisé le Soi (Atma), on aurait pu sans danger présumer qu’en fait il savait tout, sa réponse cependant fut : « tout vaut la peine d’être connu ». Il pouvait facilement avoir réfléchi sur cette ère de l’information, souvent inconsistante. Il faisait aussi une distinction entre savoir et sagesse. Car la sagesse, c’est la seule chose nécessaire que l’on désigne traditionnellement par le coeur de la connaissance et dans la lumière de laquelle le savoir n’est qu’un reflet.
Quelle est la différence entre le savoir et la sagesse ? Le savoir est une information reçue par le mental discursif ordinaire. La sagesse est la plus haute connaissance acquise par l’intuition de l’intellect. Le mot intellect est utilisé ici pour désigner l’outil de la connaissance, de l’intuition et de l’illumination. En termes de gnose, on le rencontre très souvent comme l’oeil du coeur, la faculté de sagesse, le mental suprême, le troisième oeil, le chakra agya ou la buddhi.
Nous pouvons acquérir de la sagesse avec l’âge, l’expérience ou en lisant les livres de certains sages mais la sagesse ultime est une connaissance directe de notre identité authentique - le Soi ultime. C’est le sens du mot gyana, et avec lui apparaissent la réalisation et la libération (moksha). « La substance de la connaissance est la connaissance de la Substance. » La sagesse est l’un des aspects de Brahman –l’Absolu – dont la nature est Sat-Chit-Ananda (Être - Connaissance - Félicité). La connaissance dont il est question ici est le plus haut niveau de sagesse – la vérité qui délivre. Par la vertu de la parenté de l’Atman avec Brahman, il s’ensuit que la perle de la sagesse réside au centre de notre être. Mais si la perle de la sagesse réside à l’intérieur de nous, pourquoi est-elle si difficile à atteindre ? Pourquoi, à l’instar de la fable du daim musqué, continuons-nous à rechercher à travers le monde un parfum que nous exhalons en permanence ?
De nombreuses raisons sont avancées pour expliquer cet aveuglement inhérent à notre nature – y compris l’effet de la chute, du péché originel, de l’ignorance primordiale (avidya), l’obscurantisme du kali yuga, l’attraction de la matière et de maya (l’illusion). Quelle qu’en soit la raison, toutes les traditions spirituelles ont identifié l’ego comme étant la racine du problème. Bien que l’ego tienne un rôle indéniable, il nous persuade qu’il est autonome - celui qui agit - alors qu’il n’est qu’une extension illusoire, sur le plan matériel, du substrat spirituel qu’est le Soi. Le sage Patanjali désigne cette condition par asmita – l’identification du Purusha (Soi) avec son véhicule, l’ego. Pour citer Paramahamsa Satyananda, « C’est exactement comme si un prince en tenue de mendiant s’identifiait au rôle qu’il est en train de jouer ». Et lorsque cela se produit, nous sommes progressivement hypnotisés par le déni de l’existence même du Soi. C’est exactement la nature de maya. C’est comme si nous vivions dans un monde de glace en refusant d’admettre l’existence de l’eau.
Les quatre voies principales du yoga – raja, karma, bhakti et gyana yoga – reconnaissent la nécessité d’un examen de notre conscience, mais par différents moyens. Par exemple, le bhakti yoga ne tente pas d’annihiler l’ego à sa racine, mais au contraire l’incite à l’amour divin - dans un processus qui l’annule dans l’Union. Citons Ramakrishna : « Je préfère goûter le miel plutôt que d’être le miel ». Le karma yoga utilise l’ego pour agir dans le monde mais érode le sens de celui qui agit dans un esprit de sacrifice (yagya). Le raja yoga met en oeuvre plusieurs méthodes pour calmer le mental et annihiler le sens de l’ego dans l’union avec le Soi. Aucune de ces méthodes n’est exclusive et chacune éveille la sagesse. Le gyana yoga se distingue en ce sens que la connaissance directe du Soi est le chemin lui-même.
Bien qu’il puise ses racines dans une philosophie - l’Advaita Vedanta - il peut paraître surprenant d’apprendre que le gyana yoga n’est pas une philosophie abstraite. Plutôt qu’un jeu de l’intellect, il constitue le chemin constant de l’auto-questionnement en tant qu’outil de réalisation.
Le gyana yoga est un processus de traquage du moi. Nous commençons avec cet arrogant sens du moi, si naturel et si réel pour chacun de nous, puis nous commençons à nous interroger sur sa nature et son authenticité même. Nous continuons ce processus jusqu’à ce que nous réalisions que l’ego n’est pas le je, mais une surpersposition sur le soi.
Comme le souligne Ramana Maharshi, le « Je pense » est la première pensée qui nous vient, mais au lieu de la laisser s’exprimer dans le monde, elle doit retourner vers elle-même pour pouvoir découvrir sa source. « Par une investigation stable et constante sur la nature de l’esprit, il est transformé en ce à quoi se réfère le je qui est en fait le Soi ». Fait intéressant, l’esprit s’examine lui-même, jusqu’à ce que « cet auto-questionnement le dissolve, comme le bâton que l’on utilise pour attiser le foyer funéraire et qui finit par brûler. »
Ramana Maharshi préconisait la méthode de l’auto questionnement (vichara), qui consiste en une assise dans laquelle on fixe son attention en un point situé au centre de la poitrine (c’est à cet endroit qu’il localisait le Soi dans le corps physique ) et où l’on se pose continuellement la question « Qui suis-je ? » ; on ne doit pas laisser déborder le flot des pensées mais plutôt se demander « Quelle est la source de cette pensée ? Qui en fait l’expérience ? Moi ? Et qui suis-je ? » Alors que chaque pensée se dissout par ce questionnement, elle retourne vers le « Je pense ». Il n’y a pas d’ultime réponse à la question « Qui suis-je ? » car elle dissout le sujet, le « Je pense » qui est la source de toutes les pensées. Elle provient d’un lieu où il n’y a pas de pensée. Arthur Osborne le commente ainsi : « Il n’y aucune réponse que puisse donner l’ego. Le Soi transcende la pensée et les mots. L’ego recherche ce qui existait avant son origine et au-delà de sa source et il ne peut fournir la réponse qui le saisit et le dévore ». Au cours de cette pratique tout un questionnement, un courant de conscience primordiale s’éveille dans notre coeur, un ressenti dans le coeur du moi essentiel qui est le Soi universel, insensible aux biens matériels ou aux aléas de la maladie. La pratique de vichara détruit l’illusion qui consiste à penser « Je suis celui qui agit».
Il ne s’agit en aucune manière d’un processus facile et les ruses de l’ego sont légions, mais Ramana Maharshi disait que c’était la voie directe du gyana yoga pour les chercheurs de l’ère du kali yuga. Arthur Osborne souligne qu’il ne nécessite aucune doctrine théorique, aucun système de croyances, aucun pouvoir ni cosmologie. Il est sans parures, existentiel, peu différent, pourrait-on dire, du Zen, de la méthode de Krishnamurti ou de la pratique des dharanas du Vigyana Bhairava Tantra.
Cependant, assez paradoxalement, après tous ces efforts, survient la prise de conscience qu’aucun effort n’a jamais été nécessaire parce que le Soi est omniprésent en nous. « L’auto-questionnement conduit directement à la réalisation en supprimant les obstacles qui vous amènent à penser que le Soi n’est pas encore réalisé ». Ainsi, la voie du gyana yoga peut comprendre l’action ou la non-action selon les circonstances. Ainsi la voie du gyana yoga peut impliquer l’action et/ou la non-action, selon le cas. Un langage obscur (sandhya) exprime cette énigme en forme de koan : « Le yoga ne doit pas s’obtenir par un effort mais on ne peut y parvenir sans efforts » ou « La plus haute sagesse consiste en cela, savoir... ce qui est hors de portée peut être approché ou atteint par l’impossible ».
La méthode du gyana yoga est bien décrite par le Tao : « Celui qui s’adonne à l’étude augmente de jour en jour. Celui qui se consacre au Tao diminue de jour en jour ». Saint Jean de la Croix l’aurait confirmé – « Pour atteindre le savoir universel, recherchez l’absence de savoir ».
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