Sans nous
poser la moindre question, nous considérons que
ce que nous voyons avec nos yeux, entendons avec
nos oreilles, sentons avec notre nez, touchons
avec notre peau et goûtons avec notre langue est
réel. Dès la naissance, nous sommes
conditionnés et formés, par nos parents, par la
société, et même par nos gènes, à voir le
monde « extérieur » d'une certaine
manière, culturellement, socialement et
humainement acceptable. Mais nous arrive-t-il de
nous interroger sur la validité de nos
perceptions sensorielles ou de les mettre en
doute ?
La science moderne est parvenue à cette
stupéfiante opinion que nos sens — nos fenêtres
sur le monde — ne nous permettent pas de
percevoir le monde tel qu'il est. Bien plutôt,
ils « éditent » ce que nous
« voyons »,
« entendons »,
« sentons »,
« touchons » et
« goûtons » en fonction d'un
conditionnement mental et émotionnel. Des
milliers d'années durant, les grands yogis,
rishis et sages ont mis l'accent sur la même
chose.
Le yoga va même plus loin. Il dit que non
seulement les sens « éditent » ce
que nous percevons, mais qu'ils nous empêchent
de percevoir la réalité telle qu'elle est. Ils
font obstacle à la perception directe à un
niveau plus profond. Une telle affirmation est
assez choquante, voire incroyable, pour la
plupart d'entre nous. Comment peut-il en être
ainsi ? Mes yeux ne me trompent tout de
même pas ! Mes sens me retournent un écho
valable et direct du monde extérieur !
Réponse : « Non, ce n'est pas ce
qu'ils font ! » Mais ce n'est
qu'en nous enfonçant dans les profondeurs du
yoga et de la méditation, en affinant notre
perception que nous pouvons vraiment comprendre
que la perception sensorielle est bel et bien
limitée et limitative.
La méditation nous conduit au-delà des
limitations des sens et nous permet de
« voir » un niveau plus
profond de réalité. Elle nous procure une
vision intérieure de notre nature essentielle et
de celle de toute chose. C'est une véritable
révélation.
Jetons un rapide coup d'oeil sur quelques-unes
des intéressantes découvertes scientifiques
réalisées en ce domaine au cours des trente
dernières années.
En 1979, les neurophysiologistes Russel et Karen
DeValois, de l'université de Californie, à
Berkeley, ont découvert que les cellules du
cerveau, dans le cortex optique, répondaient non
pas aux objets extérieurs, mais à une
représentation sous forme d'ondes des objets
(pour être précis, il s'agit, dans le langage
mathématique, des « transformations de
Fourier »). Cela suggère que le monde
« concret » n'est pas
vraiment un monde d'objets et de choses, ainsi
que nous le percevons par l'intermédiaire des
sens, mais plutôt un domaine de fréquences
d'énergie. Notre cerveau agit plus comme une
lentille ou comme un transducteur qui convertit
ces fréquences en ce que nous percevons comme le
monde des objets. Evidemment, cela est difficile
à accepter pour la plupart d'entre nous :
le monde des objets paraît tellement
solide !
Malgré l'évidence des sens, cette découverte
suggère qu'il n'y a pas de relation
d'équivalence exacte entre les objets
extérieurs et l'image produite dans le cerveau.
La perception visuelle ne fonctionne pas
comme une caméra, contrairement à ce qu'on nous
a enseigné à l'école. Plutôt, les yeux et le
cerveau reçoivent des ondes du monde extérieur
et les convertissent en objets que nous «
voyons » dans le cerveau. Les objets
concrets et les « choses de l'extérieur
» ne ressemblent pas forcément à ce que
nous voyons dans notre cerveau.
Rappelons qu'il est bien connu, du point de vue
scientifique, que ce sont les cellules de la
rétine qui donnent leur couleur aux objets, et
non pas les objets eux-mêmes. Autrement dit, la
couleur n'est pas inhérente aux objets, mais
repose dans les cellules de la rétine, qui
« colorent » les objets pour
nous.
Karl Pribram, neurophysiologiste à l'université
de Stanford et auteur de Languages of the
Brain (« Les Langages du
cerveau », un classique parmi les
ouvrages de neurophysiologie), s'est amplement
consacré à une recherche approfondie sur la
perception sensorielle. Il en est arrivé à la
conclusion que tous les sens sont fondés sur une
analyse des ondes et de leur fréquence. Il
rappelle que le physiologiste et physicien
allemand Hermann von Helmholtz a prouvé il y a
plus d'un siècle que l'oreille est un analyseur
de fréquences. Les recherches récentes
indiquent d'ailleurs que, outre la vision et
l'ouïe, l'odorat, le toucher et le goût
reposent également sur le même principe :
sur l'analyse et l'interprétation d'ondes
provenant du monde extérieur, et de leur
fréquence.
Ainsi, nos sens (en sanskrit gyanendriya)
sont des interprètes du monde ; ils ne
perçoivent pas les objets de manière directe.
Et cela vaut aussi pour les organes de l'action
(en sanskrit karmendriya). Autrement dit,
notre mode d'action dans le monde repose
également sur une analyse des ondes et de leur
fréquence. Voilà qui paraît encore plus osé,
mais cela a été scientifiquement prouvé. Dans
les années trente, le scientifique russe
Nikolaï Bernstein a découvert que tous nos
mouvements physiques reposent sur des ondes.
Ainsi, lorsque nous marchons, parlons, courons,
dansons et nageons, les mouvements physiques
suivent des représentations ondulatoires
sous-jacentes.
Ces découvertes remettent en question notre
perception du monde. Ce que nous percevons par
l'intermédiaire des sens n'est pas ce qui est
« dehors ». En fait, les sens
présentent à notre mental une interprétation
de ce qui est là. Il nous est difficile, sinon
impossible, d'accepter cette proposition, car
nous sommes tellement hypnotisés et
conditionnés par la prétendue
« réalité » de ce que nous
percevons qu'il nous paraît même absurde de
nous interroger sur la validité de nos
perceptions sensorielles. Alors nous continuons
à croire l'apparente évidence certaine de nos
sens. Pourquoi devrions-nous douter, quand notre
perception du monde semble à chaque
instant si réelle ?
Il y a pourtant une voie. Par le yoga et la
méditation, nous pouvons nous enfoncer dans le
fond de notre être et commencer à voir l'envers
du décor, par-delà le fonctionnement des sens.
C'est alors, et seulement alors, que nous pouvons
comprendre pour nous-mêmes ce que la science
moderne est en train de découvrir et que les
yogis répètent depuis des temps immémoriaux.
Dans le yoga, nous mettons l'accent sur
l'importance de pratyahara, généralement
traduit par « retrait des
sens », mais qui serait mieux rendu par
« retrait à l'égard des
sens » (autrement dit, nous nous
retirons des sens, ce ne sont pas les sens qui se
retirent de nous). Pratyahara est le
moment crucial de perception qui précède
immédiatement l'entrée dans la méditation, où
se produit une inversion de notre perception.
Quand nous sommes installés en pratyahara,
les sens sont vus pour ainsi dire « de
l'intérieur », et leurs limitations
commencent à nous apparaître. Tant que nous
resterons complètement dépendants des sens,
bernés et conditionnés par eux, nous vivrons
dans un monde de conflit et de limitation. Pratyahara
puis la méditation ouvrent la porte vers ce qui
est au-delà des sens et derrière eux : le
Suprasensoriel, la Conscience supérieure,
l'Illimité, le Réel.
En résumé, les sens nous donnent l'impression
que nous vivons dans un monde confortable de
tables, de télés, de fleurs et d'arbres. Mais
le séculaire yoga comme la science moderne nous
disent que les « choses » ne
sont pas vraiment des
« choses » et ne sont pas du
tout ce que nous croyons ou percevons qu'elles
sont.
Elles sont toutes des projections d'une réalité
sous-jacente que nos sens nous font percevoir
comme des objets « solides ».
Dans la terminologie scientifique, les
« objets » sont des
projections d'ondes d'un champ quantique ou d'un
potentiel quantique sous-jacent.
Nous pouvons accepter tout cela
intellectuellement, mais pour le comprendre et
l'intégrer comme un fait décisif, il nous faut
affiner notre perception de façon que nous
puissions « voir » à un
niveau non sensoriel, ou suprasensoriel. C'est ce
que promet la méditation et la poursuite d'une
voie mystique telle que le yoga.
Référence : Michael Talbot, The
Holographic Universe, éd. Harper Perennial.
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