A mon
arrivée en Inde, je suis allé tout d'abord en
pélerinage à Badrinath et à Kedarnath, des
lieux sacrés dans les Himalayas. Ces quelques
semaines vivifiantes me préparèrent à la
rencontre avec Swami Satyananda, que je n'avais
pas vu depuis sept ans.
En 1963,
Swamiji (comme il est surtout connu à travers le
monde) a fondé la Bihar School of Yoga à
Munger, dans l'Etat du Bihar. Il a renoncé à sa
présidence en 1983, et l'a transmise à Swami
Niranjanananda. Il quitta Munger le 8 août 1988
(cette date du 8/8/88 a sans doute une
signification) et parcourut toute l'Inde comme
mendiant pendant une année, avant de s'installer
dans le petit village de Rikhia, près de la
ville de Déogarh, dans le Sud du Bihar, à 100
miles au sud-est de Munger.
A Rikhia, il
créa un akhara, qu'il définit comme un lieu
dédié à une pratique spirituelle intense (sadhana),
par opposition avec un ashram, qui est un endroit
pour dépasser les problèmes personnels et les
blocages (karma) grâce à un travail
intense et à l'interaction avec les autres.
Avec lui vit
Swami Atmanandaji, sa première disciple
sannyasi, qui a tellement travaillé à propager
les enseignements du yoga en Irlande, à
Singapour et ailleurs. Tous deux consacrent la
plus grande partie de leur temps en tapasya
(austérités) et en sadhana.
Le voyage en
train de vingt-quatre heures fut sans incident,
excepté quand le train a heurté des chariots et
qu'il a failli dérailler (!). A mon arrivée à
Déogarh, je suis allé directement à un hôtel
tenu par un disciple de Swamiji. Il m'apprit que
Swamiji pratiquait le rite des cinq feux (panch
agni vrat) malgré l'incroyable chaleur de
l'été. Il me donna aimablement la chambre n° 108,
ce que j'ai trouvé de très bon augure !
15 novembre.
Le matin suivant, avant d'aller voir Swamiji et
Atmanandaji, je décidai de me rendre au fameux
temple de Baidyanath Dham, qui est dédié à la
fois à Shiva (symbolisant la conscience
universelle) et à son épouse Shakti
(énergie-matière). En pratiquant le japa
(répétition d'un mantra), j'ai marché 1 mile
jusqu'au temple.
Au temple, je
fus guidé par un prêtre (panda). Je fis
tout le rituel de dévotion (puja) en
utilisant de l'eau du Gange, des fleurs et des
mantras. Tout d'abord, je rendis hommage au Shiva
Lingam, l'un des douze appelés Jyotir Lingams
(symboles de l'illumination) répartis dans toute
l'Inde. Il y avait de la bousculade, chacun
poussant l'autre pour pouvoir toucher le lingam.
A force d'être touché avec ferveur par des
milliers de personnes chaque jour depuis de
nombreuses années (des centaines ou des
milliers, qui peut le savoir ?), le lingam
que je m'attendais à voir dépasser du sol,
était devenu concave, comme une jatte. Je bus
l'eau sacrée. Puis j'allai au temple de Shakti,
en face, qui est considéré comme l'incarnation
du coeur de Shakti. L'atmosphère était
enivrante, malgré la foule agitée.
Ensuite,
j'appelai un tempo (petit taxi à trois
roues) pour aller à Rikhia, et après avoir
traversé quelques hameaux calmes et endormis,
j'arrivai à l'akhara à 8 heures. Vedananda, un
swami allemand, était au portail. Il
m'acccompagna auprès de Swamiji, qui était
assis dans une tente et qui donnait un satsang
(assemblée des sages), à une quarantaine de
personnes en face de lui. Swamiji insista pour
que je m'assoie devant, tout près de lui. En
face de moi s'assit Satsangi, qui est au service
personnel de Swamiji.
Swamiji
était rayonnant, avec sa barbe et ses cheveux
blancs, et il portait un petit turban rose. Nous
avons parlé en hindi, et il me posa beaucoup de
questions. Comment allait l'ashram gallois ? Qui
y vivait ? etc. Je lui signalai que, à côté du
yoga, l'ashram du pays de Galles offrait aussi
des facilités pour des enseignements issus
d'autres traditions, comme le taï chi, le
shiatsu, la thérapie par les cristaux, la
tradition amérindienne, etc. Il écouta et dit
que Yogi Amrit Desai lui avait rendu visite
quelques jours auparavant et qu'il avait
intégré avec succès ces différents
enseignements dans son centre aux Etats-Unis.
Même à Munger, le karaté notamment était
encouragé. Swamiji conclut en disant : « La
colonne vertébrale de l'ashram, quoi qu'il en
soit, doit être le yoga traditionnel . »
Il me parla
de la sadhana que lui et Swami Atmanandaji
avaient commencée cette année, le 14 janvier.
Ils avaient fait le voeu de réciter un certain
nombre de mantras (10 800 000), en se donnant une
année pour cela. (Le jour suivant, Atmanandaji
m'a dit qu'ils récitaient 35 000 mantras par
jour.) En fait, il m'informa qu'ils avaient
accompli leur quota avant le 10 novembre,
quelques jours auparavant.
Je lui
demandai s'il avait l'intention de poursuivre sa
sadhana l'année prochaine. Il me répondit qu'il
en avait pris la résolution (sankalpa),
mais qu'il écouterait et suivrait son
inspiration intérieure.
Il est
motivé par dasya bhava (l'attitude envers
Dieu qui consiste à se considérer comme son
serviteur), et il ajouta que Dieu n'a pas besoin
de japa, ni de vénération, mais que si Dieu
choisit de le tenir occupé par une sadhana,
alors il en sera ainsi.
Il dit que la
région de Déogarh est idéale pour une sadhana,
car elle est paisible, non polluée, et le rythme
de la vie y est lent. Après la terrible
pollution de Delhi, je pouvais sans hésiter me
rendre à son point de vue. Il dit que la
population locale était principalement tribale,
des Santals, avec leur propre langue, le santali.
Ils sont très simples et travaillent dur.Il dit
aussi qu'il n'était pas attaché à un lieu
particulier et que s'il y était appelé, il se
déplacerait ailleurs.
Plus tard,
Vedananda me conduisit à ma chambre, dans un
recoin tranquille de l'un des vastes jardins de
l'akhara. J'allai présenter mes respects à
Atmanandaji, affectueusement connue comme Chhota
Swamiji (Petite-Swamiji). J'ai sympathisé
avec son berger allemand, Bhairavi, dont le
tempérament est complètement opposé à celui
du chien de Swamiji, Bholanath, qui ne peut être
approché par personne excepté lui.
17 novembre.
Je fis du japa pendant presque toute la nuit,
jusqu'à ce que Bhairavi me rende visite à 4
heures du matin, et commence à me lécher ! A ce
moment-là, chaque matin, Swamiji joue du damaru
(un petit tambour) pour invoquer les
bénédictions de Shiva, et plus tard il souffle
dans la shankha (conque), pour invoquer
symboliquement les bénédictions de Vishnu.
Chaque matin,
Swamiji me faisait appeler, et je restais une
heure environ avec lui. Puis je passais mes
journées à pratiquer le japa, la méditation et
du Karma Yoga (des petits travaux d'entretien
dans le jardin). Chaque soir, après 18 heures,
l'électricité s'arrêtait avec une infaillible
régularité, aussi je lisais à la lumière
d'une bougie, puis je méditais jusqu'à ce que
je me sente fatigué.
J'ai eu une
longue conversation avec Chhota Swamiji au sujet
de Satyamurti, qui est décédé récemment. Elle
pensait qu'il était probablement le plus heureux
d'entre nous ! Nous avons également parlé de
mon intention de vivre retiré du monde pendant
six mois. Elle dit : « Il est préférable
de s'assumer seul, et de ne vivre avec personne
d'autre, et vous ne devriez faire savoir à
personne où vous êtes, même si vous êtes au
coin de la rue ! »
La plupart
des résidents de l'akhara portent du noir, la
couleur de la mort, de la renonciation et de chidakasha
(l'espace psychique intérieur), à travers
lequel on passe au cours de la méditation et au
moment de la mort. Chhota Swamiji me parla de
cela un soir, alors que nous étions assis autour
du dhuni le feu qui brûle jour et nuit
pour symboliser le feu intérieur de la
conscience universelle et pour que le pratiquant
spirituel (sadhu) se rappelle son but. Les
cendres blanches de dhuni rappellent au sadhu que
toutes les choses matérielles redeviennent des
cendres.
L'akhara est
divisé en deux par une route de campagne.
Swamiji vit d'un côté, appelé le Paramahansa
Akhara (paramahansa signifie
littéralement « le grand cygne » mais
il symbolise un « être
libéré »). Chhota Swamiji vit de
l'autre côté, appelé Sukhman Marhi d'après la
yogini népalaise Sukhman Giri, qui a initié
Swamiji, quand il étudiait le Kundalini Yoga et
qui l'a aidé à éveiller les chakras. Au-dessus
de chaque portail d'entrée, il y a la sculpture
d'une conque (symbolisant nada la
vibration cosmique) surmontée d'un trident
(symbolisant les trois gunas, les
qualités de la nature). Cela indique la
nécessité de la sadhana, en particulier sous la
forme du mantra et de nada, pour transcender les
limitations de la nature.
18 novembre.
Swamiji me fit appeler et me dit :
« Demain, vous devriez aller à Munger,
y rester deux jours, puis aller à Patna pour
rencontrer Swami Niranjan, qui y donne un
séminaire de trois jours ». Après un
long satsang, Satsangi me montra l'intérieur de
l'akhara. Il y avait des images de Shiva, un
yantra de Shiva en cuivre et une statue de
Sharada Devi (la divinité qui préside Sringeri
Math, le centre fondateur de tous les sannyasis
portant le nom de Sarasvati). Il y avait
également des statues de Swami Shivananda, le
guru de Swamiji, et de Shankaracharya, fondateur
de l'ordre des sannyasis de Dasnami, auquel
Swamiji et tous ses disciples appartiennent.
Satsangi me
montra également une plante, un tulsi (basilic
indien), qui est l'esprit tutélaire de l'akhara (ishta
devata). Elle me dit que Swamiji lui consacre
des pujas (rituel de dévotion) chaque matin et
chaque soir. Puis elle me montra l'endroit où
Swamiji fait sa sadhana. Il y a quatre
emplacements pour des feux, chacun correspondant
à un point cardinal. Un parasol au milieu
protège du soleil. L'année dernière, Swamiji a
pratiqué sa sadhana de l'aube au coucher du
soleil avec un feu constamment allumé. Cette
année, il fait la même chose avec deux feux.
Satsangi me dit qu'en plein été la chaleur
près des feux était comme un enfer. Ce qui
était encore accentué quand le vent soufflait
des braises partout.
L'année
prochaine, si Swamiji continue, il fera sa
sadhana avec quatre feux allumés, mais toujours
avec le parasol. L'année suivante, Swamiji fera
de nouveau sa sadhana avec quatre feux, mais
cette fois sans ombrelle. Je frémis à cette
idée, connaissant parfaitement bien l'intensité
de l'été en Inde. Puis Swamiji pourrait prendre
la résolution de faire la même chose pendant
un, trois, sept ou douze ans.
Satsangi me
raconta comment elle a découver l'endroit de
l'akhara, et un peu de l'histoire du système de
l'akhara. Apparemment, en 1989, alors qu'il
vivait retiré du monde dans un temple sur la
côte ouest de l'Inde, Swamiji eut la vision d'un
endroit où il devrait faire anusthana
(pratique spirituelle intensive pendant une
longue période). Une voix intérieure lui dit :
« Vous devez aller sur la tombe du seigneur
Shiva . » C'est-à-dire à Déogarh, dans le
Bihar. C'était le 8 septembre, le jour de
l'anniversaire de Swamiji. Satsangi arriva plus
tard le même jour, et elle fut envoyée
aussitôt à la recherche du lieu exact.
Elle n'avait
aucune idée d'où commencer la recherche, aussi,
en arrivant à Déogarh, deux jours plus tard,
elle alla à Baidyanath Dham, le temple
principal. Elle eut la vision d'un grand serpent
brun se déplaçant sur le sol. Dès qu'elle
quitta le temple, le prêtre vint vers elle et
lui demanda ce qu'elle voulait - comme cela !
Presque sans réfléchir, elle lui parla de sa
mission - c'était la première personne à qui
elle en parlait. Il lui dit qu'il connaissait un
terrain qui venait juste d'être mis en vente.
Elle alla le voir, et elle sut immédiatement que
c'était le bon endroit. Le propriétaire l'avait
mis en vente le 8 septembre, le jour même où
Swamiji avait eu sa vision !
Swamiji et
Swami Niranjan vinrent pour le voir, et en
quelques jours le terrain fut légalement
acheté. Quelques jours plus tard, quelques
personnes, parmi lesquelles Swamiji, étaient
debout sur le terrain quand un grand serpent brun
glissa sur le sol, puis disparut dans un trou. La
vision de Satsangi était accomplie ! Swamiji
construisit son dhuni à l'endroit exact où le
serpent avait disparu et fit le voeu que son
corps soit enterré à cet endroit. Il s'installa
et commença sa première pratique intensive (anusthana)
le 30 octobre 1989.
19 novembre.
Le dernier jour de mon séjour, comme j'avais
fini de préparer mes sacs, Swamiji me fit
appeler au Paramahansa Akhara. Il passa une heure
à m'expliquer la tradition naga qu'il suivait
maintenant, sa sadhana et comment il était
arrivé à Déogarh.
Il dit que le
feu près duquel il faisait sa pratique n'était
pas un dhuni, mais un chita - un
endroit où les corps sont brûlés. « Je
veux que mon corps physique soit brûlé et
retourne aux éléments - des cendres à la
cendre - sur ce chita. Je voudrais mourir en vrai
sannyasi, sans plus aucun désir ». Il
expliqua que le feu a toujours été un très
important élément dans les traditions védique,
yogique et tantrique. Au-delà de cela les tattwas
(éléments) extérieurs représentent des
principes intérieurs. Par exemple, akasha
tattwa (l'élément éther ou l'espace)
symbolise la conscience universelle, vayu
tattwa (l'élément de l'air) le mental et
les pensées, et agni tattwa (l'élément
du feu) la vie. Le feu est à la fois manifesté
et non manifesté, grossier et subtil - le feu
subtil étant le « feu céleste » que
l'on trouve en maîtrisant le feu grossier.
Des détails
au sujet du voeu des cinq feux (panch agni
vrat) que Swamiji est en train de pratiquer
peuvent être trouvés, décrits en bref, dans la
Katha et la Brihad Aranyak Upanishad.
Pour se
livrer à cette pratique, il faut satisfaire à
certaines conditions traditionnelles, dont deux
sont que l'on doit renoncer à son rôle de
gourou doté de disciples et à donner des
enseignements.
Avant de
s'asseoir chaque jour pour sa sadhana, il
s'enduit tout le corps avec de la cendre sacrée (bhasma).
Traditionnellement, elle est faite avec de la
bouse de vache consumée, mélangée à du ghee
et à de l'encens naturel. Elle est tamisée,
triée, brûlée et purifiée onze fois avant
d'être utilisée. Quand elle commence à
s'écailler (ce qui indique probablement que le
corps surchauffe sous le soleil implacable), la
sadhana doit être arrêtée pour ce jour-là.
De l'eau est
toujours disponible pour se rafraîchir. Le japa
est pratiqué avec une main posée sur un bâton
en T. La nourriture est simple - un verre de
lait le matin et des roti (des pains
indiens sans levain) enduits de ghee pour aider
à protéger le corps de la chaleur.
Swamiji dit
que l'on ne peut supporter les cinq feux
extérieurs (les quatre feux, plus le soleil) que
lorsqu'on a surmonté les cinq feux intérieurs
de l'avidité (lobha), de la colère (krodha),
de la luxure (kama), de la vanité (mada),
et des illusions (moha). Sinon ce n'est
pas possible.
Quand il
accomplit sa sadhana, un drapeau noir flotte pour
décourager les visiteurs. Tout au long de sa
pratique, Bholanath, son chien, veille assis à
ses pieds.
Pour moi, le
temps de partir était venu. Je présentai mes
respects à Swamiji, à Chhota Swamiji et à tous
les autres membres de l'akhara. Swami Vedananda
m'accompagna à l'arrêt du car.
Réflexions
personnelles. Dans le bus, je me dis que mon
séjour de quatre jours à l'akhara avait été
inspirant et stimulant. Je restai pensif pendant
de nombreux jours. Je pensai que Swamiji et
Chhota Swamiji étaient des explorateurs des
sommets et des profondeurs de l'être intérieur
- les grands chemins de l'inconnu qui transcende
nos pensées, et même toutes nos capacités à
penser. Ils suivent la voie hors du temps des
mystiques et des chercheurs spirituels qui ont
existé depuis des temps immémoriaux partout
dans le monde. Ils fouillent le lit de pierre de
la conscience universelle où tout est possible.
En vivant dans notre monde bruyant et
autosuffisant, qui repose principalement sur des
illusions, sur l'égoïsme et sur des buts
limités, nous pouvons difficilement apprécier
l'impact qu'ils auraient probablement sur la
qualité de la vie et sur la société, et même
s'il y a vraiment un sens à tout cela ! Mais ce
que nous devrions réaliser c'est que ce sont les
sages qui nous ont inspirés tout au long de
l'histoire, c'est eux qui ont donné qualité et
direction à l'existence humaine, et qui peuvent
nous inciter à chercher à atteindre ce qui est
vraiment empli de joie et de sens. Qui sait ce
qu'ils peuvent faire émerger, peut-être une
vision modifiée de la vie, ou peut être une
nouvelle direction pour l'humanité ? Au moins,
ils peuvent nous donner une idée, un aperçu du
potentiel qui existe en tous et en chacun de
nous.
|