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RENCONTRE AVEC SWAMI SATYANANDA Novembre 1992

 par Swami Nishchalananda Saraswati

A mon arrivée en Inde, je suis allé tout d'abord en pélerinage à Badrinath et à Kedarnath, des lieux sacrés dans les Himalayas. Ces quelques semaines vivifiantes me préparèrent à la rencontre avec Swami Satyananda, que je n'avais pas vu depuis sept ans.

En 1963, Swamiji (comme il est surtout connu à travers le monde) a fondé la Bihar School of Yoga à Munger, dans l'Etat du Bihar. Il a renoncé à sa présidence en 1983, et l'a transmise à Swami Niranjanananda. Il quitta Munger le 8 août 1988 (cette date du 8/8/88 a sans doute une signification) et parcourut toute l'Inde comme mendiant pendant une année, avant de s'installer dans le petit village de Rikhia, près de la ville de Déogarh, dans le Sud du Bihar, à 100 miles au sud-est de Munger.

A Rikhia, il créa un akhara, qu'il définit comme un lieu dédié à une pratique spirituelle intense (sadhana), par opposition avec un ashram, qui est un endroit pour dépasser les problèmes personnels et les blocages (karma) grâce à un travail intense et à l'interaction avec les autres.

Avec lui vit Swami Atmanandaji, sa première disciple sannyasi, qui a tellement travaillé à propager les enseignements du yoga en Irlande, à Singapour et ailleurs. Tous deux consacrent la plus grande partie de leur temps en tapasya (austérités) et en sadhana.

Le voyage en train de vingt-quatre heures fut sans incident, excepté quand le train a heurté des chariots et qu'il a failli dérailler (!). A mon arrivée à Déogarh, je suis allé directement à un hôtel tenu par un disciple de Swamiji. Il m'apprit que Swamiji pratiquait le rite des cinq feux (panch agni vrat) malgré l'incroyable chaleur de l'été. Il me donna aimablement la chambre n° 108, ce que j'ai trouvé de très bon augure !

15 novembre. Le matin suivant, avant d'aller voir Swamiji et Atmanandaji, je décidai de me rendre au fameux temple de Baidyanath Dham, qui est dédié à la fois à Shiva (symbolisant la conscience universelle) et à son épouse Shakti (énergie-matière). En pratiquant le japa (répétition d'un mantra), j'ai marché 1 mile jusqu'au temple.

Au temple, je fus guidé par un prêtre (panda). Je fis tout le rituel de dévotion (puja) en utilisant de l'eau du Gange, des fleurs et des mantras. Tout d'abord, je rendis hommage au Shiva Lingam, l'un des douze appelés Jyotir Lingams (symboles de l'illumination) répartis dans toute l'Inde. Il y avait de la bousculade, chacun poussant l'autre pour pouvoir toucher le lingam. A force d'être touché avec ferveur par des milliers de personnes chaque jour depuis de nombreuses années (des centaines ou des milliers, qui peut le savoir ?), le lingam que je m'attendais à voir dépasser du sol, était devenu concave, comme une jatte. Je bus l'eau sacrée. Puis j'allai au temple de Shakti, en face, qui est considéré comme l'incarnation du coeur de Shakti. L'atmosphère était enivrante, malgré la foule agitée.

Ensuite, j'appelai un tempo (petit taxi à trois roues) pour aller à Rikhia, et après avoir traversé quelques hameaux calmes et endormis, j'arrivai à l'akhara à 8 heures. Vedananda, un swami allemand, était au portail. Il m'acccompagna auprès de Swamiji, qui était assis dans une tente et qui donnait un satsang (assemblée des sages), à une quarantaine de personnes en face de lui. Swamiji insista pour que je m'assoie devant, tout près de lui. En face de moi s'assit Satsangi, qui est au service personnel de Swamiji.

Swamiji était rayonnant, avec sa barbe et ses cheveux blancs, et il portait un petit turban rose. Nous avons parlé en hindi, et il me posa beaucoup de questions. Comment allait l'ashram gallois ? Qui y vivait ? etc. Je lui signalai que, à côté du yoga, l'ashram du pays de Galles offrait aussi des facilités pour des enseignements issus d'autres traditions, comme le taï chi, le shiatsu, la thérapie par les cristaux, la tradition amérindienne, etc. Il écouta et dit que Yogi Amrit Desai lui avait rendu visite quelques jours auparavant et qu'il avait intégré avec succès ces différents enseignements dans son centre aux Etats-Unis. Même à Munger, le karaté notamment était encouragé. Swamiji conclut en disant : «  La colonne vertébrale de l'ashram, quoi qu'il en soit, doit être le yoga traditionnel . »

Il me parla de la sadhana que lui et Swami Atmanandaji avaient commencée cette année, le 14 janvier. Ils avaient fait le voeu de réciter un certain nombre de mantras (10 800 000), en se donnant une année pour cela. (Le jour suivant, Atmanandaji m'a dit qu'ils récitaient 35 000 mantras par jour.) En fait, il m'informa qu'ils avaient accompli leur quota avant le 10 novembre, quelques jours auparavant.

Je lui demandai s'il avait l'intention de poursuivre sa sadhana l'année prochaine. Il me répondit qu'il en avait pris la résolution (sankalpa), mais qu'il écouterait et suivrait son inspiration intérieure.

Il est motivé par dasya bhava (l'attitude envers Dieu qui consiste à se considérer comme son serviteur), et il ajouta que Dieu n'a pas besoin de japa, ni de vénération, mais que si Dieu choisit de le tenir occupé par une sadhana, alors il en sera ainsi.

Il dit que la région de Déogarh est idéale pour une sadhana, car elle est paisible, non polluée, et le rythme de la vie y est lent. Après la terrible pollution de Delhi, je pouvais sans hésiter me rendre à son point de vue. Il dit que la population locale était principalement tribale, des Santals, avec leur propre langue, le santali. Ils sont très simples et travaillent dur.Il dit aussi qu'il n'était pas attaché à un lieu particulier et que s'il y était appelé, il se déplacerait ailleurs.

Plus tard, Vedananda me conduisit à ma chambre, dans un recoin tranquille de l'un des vastes jardins de l'akhara. J'allai présenter mes respects à Atmanandaji, affectueusement connue comme Chhota Swamiji (Petite-Swamiji). J'ai sympathisé avec son berger allemand, Bhairavi, dont le tempérament est complètement opposé à celui du chien de Swamiji, Bholanath, qui ne peut être approché par personne excepté lui.

17 novembre. Je fis du japa pendant presque toute la nuit, jusqu'à ce que Bhairavi me rende visite à 4 heures du matin, et commence à me lécher ! A ce moment-là, chaque matin, Swamiji joue du damaru (un petit tambour) pour invoquer les bénédictions de Shiva, et plus tard il souffle dans la shankha (conque), pour invoquer symboliquement les bénédictions de Vishnu.

Chaque matin, Swamiji me faisait appeler, et je restais une heure environ avec lui. Puis je passais mes journées à pratiquer le japa, la méditation et du Karma Yoga (des petits travaux d'entretien dans le jardin). Chaque soir, après 18 heures, l'électricité s'arrêtait avec une infaillible régularité, aussi je lisais à la lumière d'une bougie, puis je méditais jusqu'à ce que je me sente fatigué.

J'ai eu une longue conversation avec Chhota Swamiji au sujet de Satyamurti, qui est décédé récemment. Elle pensait qu'il était probablement le plus heureux d'entre nous ! Nous avons également parlé de mon intention de vivre retiré du monde pendant six mois. Elle dit : « Il est préférable de s'assumer seul, et de ne vivre avec personne d'autre, et vous ne devriez faire savoir à personne où vous êtes, même si vous êtes au coin de la rue ! »

La plupart des résidents de l'akhara portent du noir, la couleur de la mort, de la renonciation et de chidakasha (l'espace psychique intérieur), à travers lequel on passe au cours de la méditation et au moment de la mort. Chhota Swamiji me parla de cela un soir, alors que nous étions assis autour du dhuni le feu qui brûle jour et nuit pour symboliser le feu intérieur de la conscience universelle et pour que le pratiquant spirituel (sadhu) se rappelle son but. Les cendres blanches de dhuni rappellent au sadhu que toutes les choses matérielles redeviennent des cendres.

L'akhara est divisé en deux par une route de campagne. Swamiji vit d'un côté, appelé le Paramahansa Akhara (paramahansa signifie littéralement « le grand cygne » mais il symbolise un « être libéré »). Chhota Swamiji vit de l'autre côté, appelé Sukhman Marhi d'après la yogini népalaise Sukhman Giri, qui a initié Swamiji, quand il étudiait le Kundalini Yoga et qui l'a aidé à éveiller les chakras. Au-dessus de chaque portail d'entrée, il y a la sculpture d'une conque (symbolisant nada la vibration cosmique) surmontée d'un trident (symbolisant les trois gunas, les qualités de la nature). Cela indique la nécessité de la sadhana, en particulier sous la forme du mantra et de nada, pour transcender les limitations de la nature.

18 novembre. Swamiji me fit appeler et me dit : « Demain, vous devriez aller à Munger, y rester deux jours, puis aller à Patna pour rencontrer Swami Niranjan, qui y donne un séminaire de trois jours ». Après un long satsang, Satsangi me montra l'intérieur de l'akhara. Il y avait des images de Shiva, un yantra de Shiva en cuivre et une statue de Sharada Devi (la divinité qui préside Sringeri Math, le centre fondateur de tous les sannyasis portant le nom de Sarasvati). Il y avait également des statues de Swami Shivananda, le guru de Swamiji, et de Shankaracharya, fondateur de l'ordre des sannyasis de Dasnami, auquel Swamiji et tous ses disciples appartiennent.

Satsangi me montra également une plante, un tulsi (basilic indien), qui est l'esprit tutélaire de l'akhara (ishta devata). Elle me dit que Swamiji lui consacre des pujas (rituel de dévotion) chaque matin et chaque soir. Puis elle me montra l'endroit où Swamiji fait sa sadhana. Il y a quatre emplacements pour des feux, chacun correspondant à un point cardinal. Un parasol au milieu protège du soleil. L'année dernière, Swamiji a pratiqué sa sadhana de l'aube au coucher du soleil avec un feu constamment allumé. Cette année, il fait la même chose avec deux feux. Satsangi me dit qu'en plein été la chaleur près des feux était comme un enfer. Ce qui était encore accentué quand le vent soufflait des braises partout.

L'année prochaine, si Swamiji continue, il fera sa sadhana avec quatre feux allumés, mais toujours avec le parasol. L'année suivante, Swamiji fera de nouveau sa sadhana avec quatre feux, mais cette fois sans ombrelle. Je frémis à cette idée, connaissant parfaitement bien l'intensité de l'été en Inde. Puis Swamiji pourrait prendre la résolution de faire la même chose pendant un, trois, sept ou douze ans.

Satsangi me raconta comment elle a découver l'endroit de l'akhara, et un peu de l'histoire du système de l'akhara. Apparemment, en 1989, alors qu'il vivait retiré du monde dans un temple sur la côte ouest de l'Inde, Swamiji eut la vision d'un endroit où il devrait faire anusthana (pratique spirituelle intensive pendant une longue période). Une voix intérieure lui dit : « Vous devez aller sur la tombe du seigneur Shiva . » C'est-à-dire à Déogarh, dans le Bihar. C'était le 8 septembre, le jour de l'anniversaire de Swamiji. Satsangi arriva plus tard le même jour, et elle fut envoyée aussitôt à la recherche du lieu exact.

Elle n'avait aucune idée d'où commencer la recherche, aussi, en arrivant à Déogarh, deux jours plus tard, elle alla à Baidyanath Dham, le temple principal. Elle eut la vision d'un grand serpent brun se déplaçant sur le sol. Dès qu'elle quitta le temple, le prêtre vint vers elle et lui demanda ce qu'elle voulait - comme cela ! Presque sans réfléchir, elle lui parla de sa mission - c'était la première personne à qui elle en parlait. Il lui dit qu'il connaissait un terrain qui venait juste d'être mis en vente. Elle alla le voir, et elle sut immédiatement que c'était le bon endroit. Le propriétaire l'avait mis en vente le 8 septembre, le jour même où Swamiji avait eu sa vision !

Swamiji et Swami Niranjan vinrent pour le voir, et en quelques jours le terrain fut légalement acheté. Quelques jours plus tard, quelques personnes, parmi lesquelles Swamiji, étaient debout sur le terrain quand un grand serpent brun glissa sur le sol, puis disparut dans un trou. La vision de Satsangi était accomplie ! Swamiji construisit son dhuni à l'endroit exact où le serpent avait disparu et fit le voeu que son corps soit enterré à cet endroit. Il s'installa et commença sa première pratique intensive (anusthana) le 30 octobre 1989.

19 novembre. Le dernier jour de mon séjour, comme j'avais fini de préparer mes sacs, Swamiji me fit appeler au Paramahansa Akhara. Il passa une heure à m'expliquer la tradition naga qu'il suivait maintenant, sa sadhana et comment il était arrivé à Déogarh.

Il dit que le feu près duquel il faisait sa pratique n'était pas un dhuni, mais un chita - un endroit où les corps sont brûlés. « Je veux que mon corps physique soit brûlé et retourne aux éléments - des cendres à la cendre - sur ce chita. Je voudrais mourir en vrai sannyasi, sans plus aucun désir ». Il expliqua que le feu a toujours été un très important élément dans les traditions védique, yogique et tantrique. Au-delà de cela les tattwas (éléments) extérieurs représentent des principes intérieurs. Par exemple, akasha tattwa (l'élément éther ou l'espace) symbolise la conscience universelle, vayu tattwa (l'élément de l'air) le mental et les pensées, et agni tattwa (l'élément du feu) la vie. Le feu est à la fois manifesté et non manifesté, grossier et subtil - le feu subtil étant le « feu céleste » que l'on trouve en maîtrisant le feu grossier.

Des détails au sujet du voeu des cinq feux (panch agni vrat) que Swamiji est en train de pratiquer peuvent être trouvés, décrits en bref, dans la Katha et la Brihad Aranyak Upanishad.

Pour se livrer à cette pratique, il faut satisfaire à certaines conditions traditionnelles, dont deux sont que l'on doit renoncer à son rôle de gourou doté de disciples et à donner des enseignements.

Avant de s'asseoir chaque jour pour sa sadhana, il s'enduit tout le corps avec de la cendre sacrée (bhasma). Traditionnellement, elle est faite avec de la bouse de vache consumée, mélangée à du ghee et à de l'encens naturel. Elle est tamisée, triée, brûlée et purifiée onze fois avant d'être utilisée. Quand elle commence à s'écailler (ce qui indique probablement que le corps surchauffe sous le soleil implacable), la sadhana doit être arrêtée pour ce jour-là.

De l'eau est toujours disponible pour se rafraîchir. Le japa est pratiqué avec une main posée sur un bâton en T. La nourriture est simple - un verre de lait le matin et des roti (des pains indiens sans levain) enduits de ghee pour aider à protéger le corps de la chaleur.

Swamiji dit que l'on ne peut supporter les cinq feux extérieurs (les quatre feux, plus le soleil) que lorsqu'on a surmonté les cinq feux intérieurs de l'avidité (lobha), de la colère (krodha), de la luxure (kama), de la vanité (mada), et des illusions (moha). Sinon ce n'est pas possible.

Quand il accomplit sa sadhana, un drapeau noir flotte pour décourager les visiteurs. Tout au long de sa pratique, Bholanath, son chien, veille assis à ses pieds.

Pour moi, le temps de partir était venu. Je présentai mes respects à Swamiji, à Chhota Swamiji et à tous les autres membres de l'akhara. Swami Vedananda m'accompagna à l'arrêt du car.

Réflexions personnelles. Dans le bus, je me dis que mon séjour de quatre jours à l'akhara avait été inspirant et stimulant. Je restai pensif pendant de nombreux jours. Je pensai que Swamiji et Chhota Swamiji étaient des explorateurs des sommets et des profondeurs de l'être intérieur - les grands chemins de l'inconnu qui transcende nos pensées, et même toutes nos capacités à penser. Ils suivent la voie hors du temps des mystiques et des chercheurs spirituels qui ont existé depuis des temps immémoriaux partout dans le monde. Ils fouillent le lit de pierre de la conscience universelle où tout est possible. En vivant dans notre monde bruyant et autosuffisant, qui repose principalement sur des illusions, sur l'égoïsme et sur des buts limités, nous pouvons difficilement apprécier l'impact qu'ils auraient probablement sur la qualité de la vie et sur la société, et même s'il y a vraiment un sens à tout cela ! Mais ce que nous devrions réaliser c'est que ce sont les sages qui nous ont inspirés tout au long de l'histoire, c'est eux qui ont donné qualité et direction à l'existence humaine, et qui peuvent nous inciter à chercher à atteindre ce qui est vraiment empli de joie et de sens. Qui sait ce qu'ils peuvent faire émerger, peut-être une vision modifiée de la vie, ou peut être une nouvelle direction pour l'humanité ?
Au moins, ils peuvent nous donner une idée, un aperçu du potentiel qui existe en tous et en chacun de nous.


Mandala Yoga Ashram, Pantypistyll, Llansadwrn, Llanwrda, Carmarthenshire, Wales, U.K. SA19 8NR
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