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La sagesse

La voie du juste milieu entre la sollicitude et le non-attachement

 par Swami Nishchalananda Saraswati

Selon les enseignements du Gyana Yoga (appelé aussi Advaita ou Vedanta)), tout ce qui Est est Conscience et tout ce qui existe dans l’univers manifesté est une expression de cette Conscience. Ce que nous considérons comme la réalité, l’univers physique, n’a vraiment pas d’existence séparée : ce n’est que maya, l’illusion cosmique. Bien que cette idée s’oppose à notre expérience sensorielle, cette affirmation s’appuie sur une prise de conscience très profonde des yogis et des sages au cours de l’humanité. Ces derniers disent que ce monde matériel, apparemment solide et fait de « bâtons et de pierres », ressemble davantage à un songe ou à un mirage qu’à une réalité substantielle.
La science moderne nous dit la même chose : cette matière dite solide est en réalité constituée à 99,99% d’espace vide. Ce qui contredit encore l’évidence de notre expérience sensorielle et nous apprenons cependant que la science confirme les découvertes des mystiques : ce que nous voyons n’est pas exactement la réalité.
Illusions et réalités. Si ce que nous prenons pour réel est en vérité illusoire, comment peut-on faire du mal à quelqu’un ou à quelque chose, car quelqu’un peut-il blesser ou même tuer en rêve une silhouette ? Evidemment, cette réflexion peut paraître un pur sophisme, mais cette compréhension émane de personnes ayant profondément pénétré la nature de l’existence.
Cette compréhension de l’illusion et de la réalité est l’un des enseignements les plus importants de la Bhagavad Gita, ce texte classique du yoga. Sur le champ de bataille, Krishna (symbolisant la Conscience, la source) presse le grand guerrier Arjuna (représentant l’individu aspirant à la réalisation spirituelle) de se battre contre l’injustice et, si nécessaire, de tuer ses ennemis :

« Celui qui considère le Soi comme pouvant tuer et qui pense qu’Il peut être tué, se trompe dans les deux cas. Le Soi ne tue pas et ne peut pas être tué. »

Bhagavad Gita verset 2:19
Traduction française extraite des commentaires de la Bhagavad Gita par Swami Chinmayananda, Guy Trédaniel éditeur.

Du point de vue ultime de Krishna , tout ce qui existe n’est rien de plus qu’un rêve cosmique. La conséquence, alors qu’il semble être dans la bataille pour tuer, est qu’Arjuna en vérité ne tue personne. Après beaucoup d’hésitations pressantes, Arjuna consent à se battre, à tuer et à défaire ses ennemis qui causaient tant de désordres dans la société. Justice est rendue.
La non-violence : le revers de la médaille. Le lecteur peut dire que c’est une philosophie dangereuse parce qu’elle semble donner à n’importe qui le droit de faire n’importe quoi. Une spiritualité mal définie peut servir à justifier n’importe quel acte, même les plus barbares. Heureusement, l’apect que l’on en retiendra est une philosophie profonde et cependant pratique.
Sur ce même champ de bataille, Krishna presse Arjuna d’adhérer rigoureusement à une vie dépourvue de violence (en sanskrit ahimsa) et d’avoir une attitude de compassion et de respect pour toutes les formes de la vie. Ce qui semble contredire de façon flagrante les exhortations précédentes à se battre et ne paraît pas non plus être d’un très bon conseil pour un guerrier de métier sur le point d’engager la bataille de sa vie !
Une compréhension approfondie de ce paradoxe nous apportera la sagesse nécessaire pour mener une vie bien équilibrée. Heureusement pour nous, il ne nous sera pas demandé de nous battre sur un champ de bataille ni même de tuer comme le fit Arjuna mais plutôt, au sens figuratif, d’être des combattants spirituels sur le champ de bataille de la vie.
Peu importe ce que nous pensons de nous-mêmes en tant qu’êtres humains, en vérité nous n’avons pas plus d’importance que les animaux ou les plantes. Nous avons tous de l’importance, mais aucune forme de vie n’en a plus ou moins qu’une autre. Du fond du coeur nous devons cultiver cette attitude selon laquelle toute entité de l’univers, vivante ou non vivante, tout, même le plus petit insecte ou une pierre, tout est création et expression de la Totalité. A première vue, ceci ressemble plus à une compréhension intellectuelle, mais, en poussant plus loin, nous commençons à réaliser, en profondeur, que c’est un fait de l’existence.

L’intégration du non-attachement et de la non-violence. Le premier enseignement de Krishna ‑ tout est maya, un songe cosmique ‑ dit que rien n’est important. Le comprendre engendre une attitude de non-attachement (vairagya). Le second enseignement, celui de la non-violence (ahimsa), dit quant à lui, que tout est important. En embrassant la totalité de cet enseignement, l’amour et le respect pour toute chose dans l’existence fleuriront dans notre cœur. Pour pénétrer plus profondément cette sagesse spirituelle, il nous faut comprendre ces deux affirmations contradictoires, puis en faire la synthèse. Ceci n’est possible que lorsque notre compréhension s’approfondit par le yoga et la méditation et que nous devenons plus Conscients.
Dans la vie quotidienne, nous ne pouvons même pas descendre l’allée d’un jardin sans marcher sur un tas d’insectes minuscules. Ni respirer sans détruire des bactéries. Les saddhus Jains (moines et moniales) pratiquent une forme extrême d’ahimsa : ils portent des masques sur la bouche de façon à ne pas détruire d’organismes minuscules et balaient aussi la route devant eux de peur de marcher sur de petits insectes. Cependant, la vie même ne se perpétue que si des êtres vivants en mangent d’autres : le tigre mange la gazelle, le gros poisson mange le petit et l’oiseau mange le ver. Nous ne pouvons manger, nous les humains, qu’en détruisant des organismes vivants, qu’ils soient animaux ou végétaux. Les végétariens eux-mêmes ne peuvent échapper à cette règle. Même avec un souci intense de la vie et de toute forme de vie, il est impossible de vivre - sous une forme ou une autre - sans nuire à quelque chose ou à quelqu’un, consciemment ou non, sur un plan physique, mental ou émotionnel. Il faut l’accepter comme une réalité de la vie.
L’attitude de non-violence ne signifie pas que l’on soit névrosé à l’idée de détruire un être vivant. L’intention est le mot clé. C’est notre intention qui a le pouvoir de transformer une action apparemment inoffensive en une action nuisible, et, à l’opposé, un acte qui semble nuisible, en un acte inoffensif. Ahimsa, en son sens le plus profond, dépend de notre attitude. Ce qui veut dire que même si nous sommes en désaccord avec quelqu’un et élevons la voix, l’intention de nuire ne devrait pas aller de pair. En fin de compte, même si l’on doit tuer pour protéger sa famille ou sa nation (ce qui est le cas d’Arjuna), il ne devrait y avoir aucune intention de nuire. Bien que l’on puisse être obligé de nuire, en profondeur, l’attitude qui consiste à nuire ne devrait pas exister ; en fait, on devrait faire preuve de compassion. Bien qu’impossible de prime abord, les sages ont montré que c’était réalisable. Un récent exemple est celui du Mahatma Gandhi : il eut une attitude de non-violence sans aucune compromission, mais il fit montre en même temps d’une très grande fermeté dans sa lutte pour l’indépendance indienne - et il réussit.

La sagesse. De ces deux enseignements paradoxaux est issue la sagesse. Lorsque nous sommes capables de comprendre ces deux enseignements en apparence contradictoires et de les mettre en pratique dans notre vie, alors nous commençons à incarner la sagesse. Nous réalisons que toutes les choses manifestées ne sont, en définitive, que des volutes de fumée semblables aux rêves et qui ne paraissent substantielles qu’à nos sens. Par conséquent, comme le dit Krishna, même si c’est dans notre intention, nous ne pouvons nuire en rien en réalité.
Si ce concept se base sur une compréhension intellectuelle plutôt que sur une perception profonde, il peut aisément nous rendre froids et peu soucieux d’autrui. Cependant, ce n’est que la moitié de l’histoire. L’attitude opposée -ahimsa - nous pousse à prendre soin de toutes choses autant que nous prenons soin de nous-mêmes. Nous réalisons que l’essence de tout être vivant, et même de ce qui nous paraît sans vie, est la Conscience même. Il y a, en tout, la même intelligence. Donc toute mauvaise action conduite contre ce qui nous apparait être un autre, heurte en vérité notre propre Soi.
Appliquer ces deux enseignements, le non-attachement et la non-violence, vairagya et ahimsa, nous conduit, dans notre vie spirituelle, sur la voie du milieu. Emprunter la voie du milieu, du juste milieu, entre se préoccuper d’autrui et ne pas s’en occuper, entre le non-attachement et la non-violence, ce chemin aboutit à la Sagesse, c’est à dire la capacité de se préoccuper des autres, de ressentir la souffrance des autres, et, en même temps, d’avoir une perspective élargie.

La Sagesse consiste à ne pas vouloir que quelqu’un souffre mais, en même temps, à réaliser que souffrir fait partie de la vie et hâte l’évolution. La sagesse consiste à réaliser, alors que nous voudrions porter remède à toute la douleur et toute la souffrance du monde, que nous ne serions en rien concernés si, demain, l’univers entier explosait, parce que, en fait, la Conscience - l’essence du Tout - ne peut être détruite. Incarner la sagesse de cette synthèse est indispensable s’il est dans notre intention de vivre une vie équilibrée, pleine de sens et remplie de joie.

Mandala Yoga Ashram, Pantypistyll, Llansadwrn, Llanwrda, Carmarthenshire, Wales, U.K. SA19 8NR
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